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GOLFE Perspectives d’avenir

Gérard AL-FIL - mars 21, 2017 - 07:23 - Economie

Après avoir conquis le monde, les solutions innovantes de technologie financière, ou FinTech, sont amenées à bouleverser les services financiers du Conseil de coopération du Golfe.

Depuis les prêts aux entreprises à travers le Lending Club, en passant par la levée de fonds via Kickstarter, jusqu’au traitement des transactions des compagnies avec WePay, ou encore le remplacement de l’argent par Coinbase, la technologie financière – mieux connue sous le nom de FinTech – secoue le secteur des services financiers à travers le monde. Déferlant désormais à vitesse éclair, elle est en voie de désorganiser le paysage financier du Conseil de coopération du Golfe (CCG).
« La technologie a ouvert de nouveaux marchés, de nouveaux produits, de nouveaux services, ainsi que des canaux de distribution efficaces pour le secteur bancaire, nous a déclaré Elham Mahfouz, P-DG de Commercial Bank of Kuwait. Les opérations bancaires en ligne, les services bancaires mobiles et par Internet, n’en sont que quelques exemples. FinTech transforme la façon dont l’argent change de mains.
» Depuis la proposition de solutions pouvant éventuellement créer une monnaie mondiale jusqu’à l’établissement de relations efficientes de paiement, FinTech est un secteur qui offre actuellement – et pour l’avenir – des perspectives prometteuses. »
« L’automatisation se produira pour les secteurs des services, et le rythme du changement va continuer à s’accélérer, ajoute Miguel Lobo, directeur du campus de l’Insead du Moyen-Orient à Abou Dhabi, et professeur agrégé des sciences de la décision. Les emplois de transformation, qui représentent traditionnellement l’essentiel de la profession dans le secteur, vont devenir de plus en plus rares. Une nette préférence ira en faveur des personnes pouvant passer des compétences humaines – gestion des relations – aux compétences techniques – gestion de la technologie et analyse des systèmes et des données », nous a-t-il affirmé.
De toute évidence, le secteur financier dans le CCG adopte de plus en plus d’outils bancaires innovants, comme les services bancaires par téléphone, ainsi que par Internet, de même que les applications pour les Smartphones et bien d’autres encore.
Emirates NBD, important groupe bancaire de la région, a été parmi les premiers à inverser la tendance, en se liant avec le réseau social professionnel en ligne LinkedIn, afin d’attirer davantage de clients, voire en lançant en début d’année son ambitieux Group Fintech Challenge 2016.
Organisée en partenariat avec l’Open Bank Project, basé à Berlin, la compétition internationale visait à promouvoir les solutions entrepreneuriales en invitant des experts de la FinTech, des start-up ainsi que des développeurs et des innovateurs individuels du monde entier, à présenter leur grand projet sur la technologie financière, tout en récompensant les meilleurs d’entre eux.
Considéré comme une première de la part d’une banque du Moyen-Orient, le Global Innovation Program d’Emirates NBD a suscité un intérêt international. En annonçant les noms des lauréats, Abdulla Qassem, directeur des opérations d’Emirates NBD déclarait : « Les idées que nous avons reçues de la part des start-up nous ont convaincus que l’innovation est en définitive la clé de la viabilité. »
De toute évidence, l’objectif de Dubaï est d’être à l’avant-garde de la gouvernance en ligne ainsi que des paiements en ligne. En premier lieu, l’ouverture récente du centre d’innovation de Visa à Dubaï a constitué un autre nouveau jalon dans cette direction. Le passage de la compagnie vers une technologie de paiement mondiale ne reflétait pas seulement son ferme engagement à se diriger vers des économies sans argent liquide, mais également sa focalisation sur l’encouragement des innovations.
« Dubaï et les Émirats arabes unis [EAU] ont plusieurs longueurs d’avance sur tous les autres concurrents de la région quant aux dernières avancées technologiques permettant un service de qualité supérieure au niveau de l’économie, nous a précisé Alex Vatanka, directeur de recherches de l’Institut du Moyen-Orient de la Jamestown Foundation. L’anticipation ainsi que des années d’investissement de la part des pouvoirs publics des EAU dans le commerce et les services en ligne mettent le pays dans une solide position pour jouer un rôle clé dans ce secteur. »

Passage inévitable.
Les banques du CCG étant sous pression pour garder une profitabilité élevée en raison de la chute du prix du pétrole ainsi que des retombées du Brexit, un passage plus important vers la FinTech est inévitable.
« Les banques du CCG sont également enclines à soutenir les initiatives de transformation numérique des gouvernements et à améliorer le service clients », nous a affirmé Abdirizak Ibrahim Salah, cofondateur de Trriple, une start-up de paiements numériques, basée aux EAU.
« Les EAU sont l’un des marchés les plus avancés en termes de développement des partenariats publics-privés de paiement en ligne entre les gouvernements, les institutions financières, les compagnies de communications et les start-up. En conséquence, les banques des EAU adoptent de plus en plus les innovations FinTech comme les portefeuilles mobiles. En utilisant des plates-formes de paiement pratiques, flexibles et sûres, comme les portefeuilles mobiles, les gouvernements, les commerçants et les clients peuvent effectuer des paiements en ligne généralisés et économiser du temps et de l’argent. »
Alors que les banques des EAU jouent un rôle de précurseur, celles des autres pays du CCG ne sont pas à la traîne. À titre d’exemple, la Qatar Islamic Bank, qui avait commencé à permettre à ses clients d’acheter des produits Takaful en ligne, a vite pris le train en marche, alors même que des intermédiaires financiers comme PayPal rivalisent de plus en plus avec les banques du Moyen-Orient.

Génération Y. Les experts du secteur affirment que les start-up FinTech du CCG tirent profit de la génération Y, qui veut un accès mobile permanent à ses comptes bancaires et financiers. « Prenez par exemple la génération Y des EAU, soutient Salah. Ils ne veulent pas attendre dans les agences bancaires. Ils veulent un accès constant, sûr et facile, à leurs besoins bancaires, à partir de leurs appareils mobiles. De plus en plus de banques établissent donc des partenariats avec des start-up FinTech, qui peuvent faire avancer l’innovation des paiements numériques avec un état d’esprit plus souple.
» Les paiements en liquide représentent 75 % du total des paiements des EAU, conduisant à un espace de paiement fragmenté pour les consommateurs, les entreprises et les banques. Les start-up de FinTech innovantes peuvent utiliser des applications mobiles pour transformer l’espace de paiement du consommateur des EAU, conduisant à une société sans argent liquide, d’ici à l’année 2018. »
Comme les investisseurs mondiaux placent de l’argent dans les compagnies FinTech, l’investissement a, sans surprise, connu une croissance de 75 %, passant de 13 milliards de dollars en 2014 à 22 milliards en 2015, selon un rapport récent d’Accenture.
Une étude approfondie menée par Visa Inc. a relevé le fait que la technologie est profondément ancrée dans la vie de tous les jours de la génération Y. L’étude basée sur un sondage prouvait que : « Ils sont activement en ligne entre quatre heures et demie et six heures et demie par jour, et ils ont totalement adopté les paiements en ligne. » Plus de 1 000 personnes de la génération Y et autres ont été interviewées pour les besoins de l’étude, en Arabie Saoudite et aux EAU (les deux tiers de la population du Conseil de coopération du Golfe, soit environ 51 millions de personnes, ont moins de 30 ans).
Kriti Makker, de Visa Performance Solutions, qui a entrepris l’étude pour le compte de Visa, affirme : « La génération Y aux EAU et en Arabie Saoudite a un pouvoir d’achat de deux à cinq fois supérieur à celui de ses homologues du Moyen-Orient. Il existe un potentiel considérable pour les banques, les émetteurs et les commerçants, mais seulement pour ceux qui ont les modèles d’entreprises adéquats. »
Selon Makker, 70 % de la génération Y du CCG fait des achats en ligne « pour gagner du temps alors que pour 60 % d’entre eux, c’est une question de commodité ».
Quoi qu’il en soit, il existe encore du potentiel pour développer le paiement en ligne, en particulier auprès des femmes du Golfe qui, observe-t-elle, sont insatisfaites. En 2015, la plus grande partie des 2,5 milliards de dollars des paiements du commerce en ligne dans les pays du CCG provenaient de la génération Y, affirme-t-elle.
Marwan Elnakat, directeur des services bancaires et commerciaux en ligne de Gemalto est d’accord sur le fait qu’il existe un potentiel énorme. « Dans la zone Mena [Middle East and North Africa, “Moyen-Orient et Afrique du Nord”], seuls 15 à 20 % des gens utilisent des appareils mobiles pour les services bancaires, en raison des aspirations des clients ainsi que d’une stratégie à canaux multiples », nous a-t-il précisé.
« Avec l’adoption en croissance rapide du Smartphone au Moyen-Orient, les clients s’attendent maintenant à des solutions de paiement électroniques mobiles et pratiques », ajoute Mudassir Sheikha, fondateur et directeur de Careem, service de réservation de voitures haut de gamme à Dubaï. « Nous pensons qu’il est essentiel pour les marques de grande consommation d’inclure des paiements en ligne innovants dans leurs solutions », nous a-t-il déclaré.
» Au sein de Careem, nous avons récemment établi une collaboration avec Etisalat en vue de lancer Careem Wallet pour les réservations de voitures avec chauffeur. Cela permet aux gens de payer en utilisant les points de récompense d’Etisalat. Pour établir une entreprise durable, vous devez offrir un produit ou un service qui ajoute réellement de la valeur à la vie des gens, qui améliore leur vie. »
Selon Sudhesh Giriyan, directeur des opérations de Xpress Money, les organisations internationales de transfert d’argent – International Money Transfer Organizations (IMTO) – offrent une autre opportunité extraordinaire pour l’exploitation de nouvelles clientèles, ainsi que pour offrir une valeur additionnelle aux clients existants, à travers les canaux numériques.

Secteur des transferts.
« Au plan international, le secteur des transferts a été résilient pendant un certain temps. En Inde, 3,5 % du Produit intérieur brut [PIB] est dû aux transferts, alors que ces derniers constituent 8,6 % du PIB du Bangladesh », précise-t-il. Toutefois, 94 %  du secteur des transferts restent encore traditionnels.
» En d’autres termes, 6 % à peine des envois mondiaux de fonds sont opérés à travers les canaux numériques. Il y a beaucoup de bruit autour de la FinTech, mais les chiffres demeurent très bas. Cependant, il existe une reconnaissance croissante du potentiel des canaux numériques et mobiles en vue de servir de nouvelles clientèles, atteindre les clients qui n’utilisent pas les services bancaires, et créer une valeur ajoutée. »
Avec plus de 5 000 start-up FinTech qui apparaissent dans le monde, la terre entière, États-Unis en tête, est en passe d’adopter la FinTech. Selon certaines sources, 2015 a été la meilleure année depuis 2000 pour les investissements en capital-risque des start-up américaines, avec 21,6 milliards de dollars d’investissements. 
FinTech a bouleversé le marché du détail, les transports, ainsi que d’autres secteurs, alors que les start-up visent apparemment les services financiers traditionnels.
Des paiements et crédits jusqu’aux investissements et à l’immobilier, la vente au détail et les assurances, elles se sont étendues à travers plusieurs secteurs, menaçant de contrebalancer 60 % des profits sur les produits financiers des banques. Il n’est donc pas étonnant, alors que certaines banques importantes dans le monde mettent en place un capital-risque, que d’autres soient occupées à sponsoriser des accélérateurs FinTech, ou même à gérer leurs propres programmes d’encadrement de start-up.

Croissance rapide. Selon le rapport d’AT Kearney, Getting in on the GCC E-commerce Game (Entrer dans le jeu du commerce en ligne du CCG), le CCG a le potentiel pour devenir le lieu du commerce en ligne connaissant la croissance la plus rapide au monde. « En dépit de solides bases économiques, le CCG est l’un des marchés de commerce en ligne les plus sous-exploités au monde », affirme le rapport. Cependant, avec de hauts niveaux de revenus [disponibles], une pénétration Internet de même que Smartphone parmi les plus importantes au monde, ainsi qu’une évolution des goûts des consommateurs, il existe un fort potentiel dans la région, et certaines compagnies commencent à en saisir les opportunités. »
« Nous nous attendons que la croissance du commerce en ligne dans le CCG transforme l’avenir des entreprises, les économies ainsi que la vie dans la région – mais seulement en présence des catalyseurs adéquats, précise Laurent Viviez, partenaire chez AT Kearney, commentant le rapport. Cela n’exclut pas les détaillants traditionnels, qui peuvent être du côté gagnant du commerce en ligne, en adoptant une approche par tous les canaux. Nous entrevoyons l’avenir du secteur comme non seulement numérique, mais “physique et numérique”. Les détaillants traditionnels peuvent réellement exploiter ce fait. »
« Mon conseil est le suivant : ajoutez de la valeur à la banque, nous a confié Sagheer Mutfi, directeur des opérations d’Abu Dhabi Islamic Bank. Les professionnels ne sont pas les seuls qui commencent à s’habituer à la sphère numérique. Vous entrez dans une agence et vous voyez immédiatement les bons ou les mauvais services. C’est la raison pour laquelle le service financier existe, et vous le constatez également lors de l’utilisation des applications bancaires numériques. »
Le temps est venu pour la FinTech de changer le paysage du secteur financier dans le Conseil de coopération du Golfe.