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ALGÉRIE L’informel, le fléau de l’économie

Hakima Kernane - juin 6, 2017 - 10:50 - Economie

L’économie informelle, part importante du PIB, est considérée comme un obstacle majeur au développement de la production nationale et de la diversification économique.

« Le commerce du cabas », qui désigne les activités commerciales du marché noir, est une expression très connue des Algériens. Dans les rues de la capitale ou ailleurs, les marchands ambulants proposent divers produits aux riverains et aux passants. Présentés sur les étals des magasins ou à même le sol sur les espaces publics, les produits du marché noir trouvent preneurs. Tout s’y écoule : chaussures, vêtements, produits alimentaires et agroalimentaires,
cigarettes, pièces détachées, parfums… « Les activités informelles inondent le marché, au vu et au su de tous. Les acteurs de l’économie parallèle ne pensent pas au développement économique du pays, ils pensent surtout au gain facile et rapide », nous confie Lynda, gérante d’un commerce de cosmétiques.
Pour les économistes, le marché informel est la partie des activités économiques non réglementées par des normes légales socioprofessionnelles et fiscales. C’est une économie souterraine qui échappe à la comptabilité nationale et à la régulation de l’État. « Les barons de l’informel ne s’inscrivent pas dans une logique de production. Leurs activités sont intraçables et déloyales. L’économie informelle favorise l’enrichissement rapide », nous confie Hamid, un chef d’entreprise.
Le square Port-Saïd, à Alger, est le principal marché informel de
change de devises, où l’euro, monnaie très plébiscitée des Algériens, s’achète près de 190 dinars algériens. Or, selon la Banque d’Algérie, l’euro valait, à la fin de 2016, entre 115 et 117 dinars au marché officiel.
« L’achat de la devise européenne intéresse tous les Algériens, qu’ils soient importateurs, businessmen ou touristes, ils sollicitent tous le marché noir de la devise », nous confie un vendeur. De son côté, Mahjoub Bedda, président de la commission finances de l’Assemblée nationale (APN) estime que la taille du marché informel des devises est alarmante. « Elle représenterait entre 15 et 20 % de la valeur des importations, correspondant à environ 7 milliards de dollars pour une facture d’importation de 46,727 milliards de dollars en 2016 », a-t-il expliqué.
La généralisation du cash et l’absence des moyens de paiement modernes représentent des facteurs qui amplifient la persistance du fléau. Ce marché gangrène l’économie du pays.

Chiffres officiels. Omniprésente dans diverses filières – commerces, services, bâtiment et travaux publics et activités manufacturières –, l’économie informelle représente selon les chiffres officiels près de 45 % du Produit intérieur brut (PIB), ce qui correspond à une valeur de près de 125 milliards de dollars. Dans le même contexte, les conclusions de l’étude réalisée par l’Office national des statistiques (ONS) indiquent que l’économie informelle employait 1,6 million de personnes en 2001, contre 3,9 millions en 2012. Ces effectifs sont constitués de 45,6 % de la main-d’œuvre totale non agricole, dont 45,3 % dans le commerce et les services, 37 % dans la filière bâtiment et travaux publics et 17 % dans les activités manufacturières.
Aussi, en décembre 2013, selon une étude réalisée par l’Institut français des relations internationales (Ifri) – think tank mondial, dirigé par l’expert international Abderrahmane Mebtoul –, la Banque d’Algérie et le ministère du Commerce, la sphère informelle contrôlait plus de 55 milliards de dollars en 2012. La même étude indique que 50 % des transactions commerciales échappent au trésor public.
Pour permettre l’éradication des activités économiques informelles, le gouvernement a mis en œuvre deux mesures phares : l’obligation de l’utilisation de chèques dans les transactions commerciales pour un montant supérieur à 1 million de dinars, applicable dès 2014, et l’autorisation de dépôt d’argent dans les banques sans poursuites judiciaires, sous réserve d’impôt forfaitaire et que cela ne provienne pas d’actions illicites en 2015.
Selon les experts, il existe deux formes d’activités informelles : celle qui produit et celle qui commercialise. « Il y a lieu de différencier la sphère informelle productive, qui crée de la valeur, de la sphère marchande spéculative, qui se réalise en transfert de valeurs », précise l’économiste Mebtoul dans une tribune publiée dans la presse.
Pour réorganiser le marché, les pouvoirs publics ont mis en place de nouveaux dispositifs : démantèlement des marchés informels, renforcement des infrastructures commerciales et assouplissement des conditions d’obtention du registre de commerce. « La période 2016/2020 sera certainement caractérisée par des ajustements économiques et sociaux », a expliqué Mebtoul.

Éradication des marchés. Lancée par les pouvoirs publics depuis quatre ans, l’éradication des marchés informels est toujours en cours. Selon les statistiques publiées en février dernier par la direction du commerce de la wilaya d’Alger, 4 700 commerçants exercent encore de façon clandestine dans 140 marchés de la capitale.
De façon plus globale, Abderrahmane Saâdi, sous-directeur des statistiques et de l’information économique auprès du ministère du Commerce, a indiqué que les opérations de lutte contre les marchés informels se sont soldées par l’éradication de 1 035 d’entre eux sur les 1 412 recensés, soit un taux de 73 % à la fin de 2016. Selon la même source, 216 des marchés éradiqués sont réapparus. Toutefois, il est important de signaler que les mesures prises par le ministère de tutelle ont permis la réinsertion de 21 239 intervenants exerçant à l’intérieur de ces marchés éradiqués sur un total de 49 836 personnes recensées, soit un taux de 42 %.
Pour optimiser les actions, le ministère du Commerce, en partenariat avec le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread) et l’appui du Programme des nations unies pour le développement (Pnud) a lancé une étude sur l’économie souterraine. Intitulée « Économie informelle : concepts, modes opératoires et impacts », l’enquête va permettre de mieux cerner les activités
informelles dans ses différentes dimensions : financement, production, commercialisation, et emploi. Selon les initiateurs du programme, les conclusions de l’étude permettront aussi de quantifier l’impact de l’économie souterraine sur l’économie formelle.
Financée par le Cread, l’enquête nationale sera encadrée par des universitaires, des experts économiques et des représentants des ministères des Finances, de l’Agriculture, de l’Industrie, du Travail, et des représentants des organismes étatiques comme l’ONS et le centre de registre de commerce.
La première phase sera menée dans la wilaya frontalière de Tlemcen et la seconde, qui sera effectuée avec la contribution financière du Pnud, sera consacrée en 2018 à tout le territoire national.

Collecte de données.
Mounir Lassassi, directeur du projet et chercheur au Cread, explique que cette enquête permettra de déterminer la taille du marché de l’informel via la collecte de données fiables et chiffrées, et permettra aux pouvoirs publics d’établir une stratégie plus adaptée pour éradiquer l’économie parallèle. « L’objectif est de permettre de faire émerger des solutions opérationnelles pour le traitement de ce fléau », a-t-il affirmé.
Alors que les commerçants et les entrepreneurs du circuit formel dénoncent la pression fiscale qu’ils subissent depuis l’entrée en vigueur de la loi de finance 2017, les acteurs de l’informel échappent à toute fiscalité. Pis encore, Yassine Benadda, économiste et président du cabinet de consulting A. M. Experts Djazaïr, explique : « Les circuits informels profitent de l’augmentation de la fiscalité pour augmenter leurs marges, alors que ceux-ci ne subissent quasiment pas d’imposition. » Pour mettre fin à cette concurrence déloyale, les
opérateurs économiques et les principales organisations patronales appellent à la mise en œuvre de mesures plus restrictives contre les activités informelles.
« Nous avons toujours considéré que le marché informel constitue un danger pour l’économie et la souveraineté nationales. Des petites et moyennes entreprises disparaissent à cause de ce phénomène. Il ne s’agit pas seulement de concurrence déloyale », explique Mohand-Saïd Naït Abdelaziz, président de la Confédération nationale du patronat algérien (CNPA).
En effet, malgré les mesures prises par le gouvernement – la mise en conformité fiscale volontaire et l’emprunt obligataire via des bons anonymes à l’adresse des capitaux circulant dans les réseaux informels –, les retombées de ces initiatives sont mitigées.
Dans le cadre de la loi de finances 2017, le gouvernement a décidé d’augmenter la TVA de deux points, passant de 7 à 9 %, ou de 17 à 19 % selon les catégories de produits. D’après les nombreux témoignages que nous avons recueillis, cette mesure est controversée par les opérateurs économiques du circuit formel. « La fiscalité supportée par les entreprises est lourde, notamment depuis les récentes augmentations de TVA. Actuellement, le nombre des contentieux entre les opérateurs et l’administration fiscale est important », déplore Habib Yousfi, président de la Confédération générale des entreprises algériennes (CGEA). Ce dernier explique : « Le soulagement de la pression fiscale pourrait avoir un effet incitatif en direction des acteurs de l’économie informelle pour s’inscrire dans la légalité. »
Quelles sont les mesures les mieux adaptées pour réorganiser et légaliser les activités de l’économie souterraine ? Yassine Benadda plaide pour la levée des freins à l’investissement et la mise en place de politiques publiques offrant de meilleures perspectives économiques. « Nous devons améliorer les offres bancaires ou financières conformes aux préceptes de l’islam afin de répondre aux besoins non satisfaits par les offres bancaires classiques », explique l’économiste. Une option adoptée par le ministère des Finances qui étudie de nouvelles mesures consistant à proposer des produits financiers et bancaires qui permettraient une bancarisation plus large de l’économie informelle.
« Pour lutter contre les circuits invisibles de l’économie, le gouvernement doit aussi investir dans les marchés de proximité, encourager et faciliter l’investissement, lever les contraintes s’érigeant contre le développement de la grande distribution en Algérie, assainir les réseaux logistiques et de distribution dans lesquels prospèrent les intermédiaires et les spéculateurs », explique Mahjoub Bedda.

Pression fiscale.
De son côté, Yassine Benadda rappelle que, selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la taxe sur la consommation peut avoir un impact sur la croissance positive. De même pour la taxation sur la propriété immobilière.
Selon de nombreux spécialistes, la lutte contre le marché informel n’est pas une entreprise facile à mettre en œuvre. À l’échelle mondiale, la lutte contre la fraude fiscale représente une des priorités des gouvernements. Pour y parvenir, les pays de l’OCDE ont mis en œuvre une stratégie qui consiste à renforcer le cadre législatif, à réorganiser l’administration et à faire fructifier la collaboration et la coordination des échanges de données entre les institutions étatiques.
Ainsi, il est important de signaler qu’une lutte efficace contre l’économie informelle, qui représente un manque à gagner important pour le Trésor public, la sécurité sociale et le système de retraite, nécessite aussi l’implication de tous les acteurs, y compris ceux de la société civile. Car l’attitude adoptée par le consommateur est aussi déterminante dans la réussite du processus de régulation, d’assainissement et de préservation de la qualité, de la traçabilité des produits proposés sur le marché. Et nombreux sont ceux qui considèrent qu’il serait judicieux d’inscrire la lutte contre de l’informel comme une cause nationale.