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ALGÉRIE Le marché du travail en mutation

Hakima Kernane - mai 12, 2017 - 08:39 - Economie

Les orientations économiques algériennes plus libérales aboutiront-elles, à moyen terme, à une mutation du marché du travail ?

L’évolution du marché du travail et la croissance économique sont étroitement liées. L’amélioration du taux de productivité, un des piliers d’une compétitivité pérenne, ne peut être atteint sans la valorisation du capital humain.
Qu’en est-il de l’évolution du marché de l’emploi en Algérie ? Quelles sont ses perspectives ? À l’instar des autres pays du monde, le marché du travail figure parmi les priorités du programme gouvernemental. De nombreux dispositifs permettant l’insertion à l’emploi ont été mis en place afin d’endiguer le phénomène du chômage.
L’orientation libérale de l’économie algérienne, les investissements directs étrangers, l’implantation des entreprises étrangères et l’émergence d’un secteur privé de plus en plus dynamique ont-ils eu des répercussions positives sur l’offre et la demande en matière de ressources humaines ? Les dispositifs gouvernementaux ont-ils permis de relancer la dynamique du travail ?
Selon les experts, le marché du travail est sous l’impulsion des mutations dues, entre autres, à la prédominance du secteur privé, au manque de qualification dans certaines filières, à l’importance du travail informel et à la pression démographique.
La croissance démographique est constante en Algérie. Selon l’étude publiée par l’Office national des statistiques (ONS), la population est passée de 12 millions d’habitants en 1965 à 37,5 millions en 2010 et 40,4 millions d’habitants au 1er janvier 2016. Pour parvenir au maintien d’une employabilité correcte, le pays aura besoin de créer entre 300 000 et 400 000 postes de travail par an entre 2017 et 2020. Quant à la population active, elle est évaluée à 9,493 millions en 2005, 11, 964 millions en 2013 et 11,932 millions en 2015. L’étude de l’ONS révèle que le taux de chômage est estimé à 15,3 % en 2005, 10 % en 2011 et 11,2 % en 2015.
Toujours selon la même source, le taux de l’employabilité dans la filière tertiaire – commerce et services – a bien progressé en englobant 59,8 % de la main d’œuvre totale. Le secteur du bâtiment et des travaux publics absorbe 16,6 %, l’industrie 13 % et l’agriculture 10,6 %.
Selon les données officielles, l’emploi féminin est en régression. L’emploi des femmes est concentré dans le secteur public dans divers secteurs comme l’éducation, la santé, l’enseignement supérieur, la finance, la formation professionnelle et la justice avec 61,2 % de l’emploi total féminin. L’insuffisance de l’offre a incité les femmes à intégrer la sphère informelle.
« De nombreuses jeunes diplômées des universités peinent à trouver un travail. Elles tentent leurs chances dans l’entrepreneuriat, les activités informelles ou dans les commerces », explique Nadia, salariée dans la distribution. Selon une étude effectuée par le Bureau international du travail (BIT), en 2014, la prédominance du travail informel des femmes est constatée dans les filières de la manufacture, de l’habillement et du commerce du prêt à porter.

Emploi féminin. Il est important de signaler que la mise en œuvre de la politique de restrictions budgétaires et le gel des recrutements dans la Fonction publique (santé, éducation, administration), principal pourvoyeur de l’emploi féminin, a engendré une hausse du taux de chômage des femmes puisque ce dernier a atteint 20 % en 2016.
Malgré la hausse enregistrée en 2016, Jean-François Dauphin, chef de mission du Fonds monétaire international (FMI) a indiqué, à l’issue de l’audience avec Mohamed el-Ghazi, ministre algérien du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, à la mi-mars 2017, que le marché de l’emploi en Algérie a plutôt bien résisté au contre-choc pétrolier.
« On a vu une légère baisse du chômage qui reste à des niveaux relativement proches de ce qu’ils étaient il y a un ou deux ans », a-t-il déclaré. Cela dit, le chef de mission du FMI n’a pas manqué de rappeler que le chômage des jeunes reste élevé. « Je crois qu’il y a une vraie volonté aujourd’hui de s’engager dans la voie de ces réformes pour permettre une croissance pérenne, qui soit la plus inclusive possible et qui permettra de donner du travail aux jeunes sans que cela soit soumis aux aléas de la conjoncture pétrolière », a-t-il ajouté.
L’Algérie avance-t-elle vers l’ère du numérique ? Selon les données du ministère de la Poste et des Technologies de l’information et de la communication, 20 % des foyers sont connectés à Internet et 11 millions d’Algériens sont présents sur les réseaux sociaux.
Sur le plan économique, 15 % des entreprises sont connectées à Internet et 8 % disposent d’un site Internet. Karim Cherfaoui, directeur général du groupe Divona, opérateur VSAT (services télécommunications) en Algérie et au Moyen-Orient, estime que l’Algérie va vers l’ère numérique. Lors de la conférence L’Algérie, terre d’innovation dans le numérique, organisée lors de la semaine économique de la Méditerranée à Marseille, il a souligné que l’enseignement supérieur forme 30 000 diplômés par an dans la filière informatique et 80 000 dans les techniques assimilées. « Ces diplômés sont prêts à la reconversion et permettront à l’Algérie de répondre à un certain nombre de défis », a-t-il affirmé.

Les atouts. Les opérateurs économiques sont plutôt confiants face aux défis. Et pour cause, l’Algérie dispose d’atouts non négligeables : un taux de croissance positif : de 2,5 % en 2015 et de 3 % en 2016 (malgré la baisse du prix des hydrocarbures), un endettement quasi nul, la construction d’infrastructures – routes, ports, aéroports – et un secteur privé de plus en plus dynamique avec l’émergence de champions nationaux.
Peut-on considérer que le marché du travail est en cours de transformation ? Les nouvelles orientations économiques permettront-elles l’augmentation des postes à pourvoir ? Selon les spécialistes en ressources humaines, on assiste à une nouvelle vision dans le secteur de l’emploi. Ces derniers constatent qu’auparavant les profils dominants les plus recherchés par les entreprises étaient concentrés dans les filières de la distribution, du commerce et du marketing.
Or, aujourd’hui, la tendance du marché s’oriente vers des métiers plus techniques. « Les projets industriels commencent à s’implanter un peu partout à travers le territoire national, les profils les plus recherchés sont plus orientés vers les métiers techniques, tels que les ingénieurs en électronique, électromécanique et autres », a affirmé Lila Aït Hamlat, directrice commerciale à Emploitic, portail de l’emploi en ligne, lors de la 16e édition du salon Talents & Emploi, organisé en février dernier au palais de la Culture Moufdi Zakaria à Alger.
De son côté, Menad Abba, manager à la direction des ressources humaines de Cevital, un champion national composé de 26 filiales, confirme que le groupe est constamment à la recherche de nouvelles compétences. Pour sa filiale Brandt Algérie, une usine en cours de construction, le groupe envisage de recruter du personnel de profil technique comme des ingénieurs en génie industriel et électronique, des techniciens supérieurs dans la maintenance et la production. L’entreprise n’exclut pas le recours aux jeunes diplômés.
Le salon Talents & Emploi est un carrefour de rencontres entre les candidats à l’emploi, les recruteurs et les cabinets conseil en ressources humaines et chasseurs de têtes. Organisé conjointement par l’Agence de communication RH The Graduate et Emploitic, cet événement a pour objectif la dynamisation du marché de l’emploi en mettant en lumière les tendances du marché et en mettant en exergue les nouveaux métiers et les opportunités du futur en matière d’emploi.
Des séances de networking, de coaching et d’intermédiation entre les différents acteurs du marché du travail sont animées par des experts en ressources humaines lors de ces journées. De leur côté, les demandeurs d’emploi et les futurs diplômés ont l’occasion de découvrir les métiers, et les différentes opportunités offertes par les entreprises comme Djezzy, AD Display, ABC Bank, Arcofina Holding, Coca-Cola, Danone, BMS, le groupe Bel, le groupe Kougc, Société générale Algérie, BNP Paribas El Djazaïr, Natixis, Fruital, Azadéa, Citibank, Cevital, Aigle, Ernst & Young, Dracco et Philip Morris International.

Métiers porteurs. Selon les spécialistes en ressources humaines, les professions liées aux nouvelles technologies de l’information et de la communication comme les concepteurs d’applications mobiles, les installateurs d’équipements solaires et les gestionnaires de crise sont des métiers porteurs et prisés par les opérateurs économiques. « Pour nos clients, nous travaillons depuis plus d’une année sur d’importants projets en recherche et développement afin de répondre aux mutations du secteur du recrutement en Algérie et dans le monde », nous confie Djaffar Louai, P-DG du site de recrutement Emploitic.com
L’acquisition du savoir par des formations additionnelles et des stages de perfectionnement est une des options qui permettent l’insertion dans la vie active de façon plus efficiente.
Mohamed Tahar Chaâllal, directeur général de l’Agence nationale pour l’emploi (Anem), lors de son intervention sur la radio Chaîne III, a souligné que des crédits ont été octroyés dans le cadre de la loi de finances 2017, qui permettront le financement des placements dans le cadre du dispositif d’aide à l’insertion professionnelle (Diap). « Plus de 93 % des Diap effectués cette année l’ont été au niveau du secteur économique, l’administration détient une faible proportion en matière d’insertion professionnelle », a-t-il expliqué.
Eco.In, une école de formation professionnelle, créée en 2002 et agréée par l’État en 2015, qui assure des formations en informatique, électronique et communication, connaît un engouement de la part des jeunes. « Nous sommes entrés dans une ère de dynamisme. Il faut que les entreprises sachent qu’elles doivent toujours être en connexion avec leurs clients afin de les garder. C’est pourquoi créer sa propre application afin d’être en contact permanent avec ses clients est devenu primordial », explique la directrice de l’école.

Formations. Royal School, une école de formation d’installation et maintenance du système solaire photovoltaïque et de système solaire thermique propose des formations courtes dans l’installation des équipements. Abdelhamid Amrouche, directeur des études de cette école, explique que les métiers liés aux énergies renouvelables et les gestionnaires Hygiène sécurité environnement sont des métiers d’avenir. « La personne chargée de l’Hygiène sécurité environnement réduit et contrôle les risques professionnels au sein de l’entreprise ou de la collectivité pour laquelle il travaille », a-t-il expliqué.
Les risques liés au travail (maladies professionnelles, nuisances sonores, espionnage industriel) sont sous-exploités dans le pays. Des créneaux qui permettront au pays, qui ambitionne de développer ses activités industrielles dans les prochaines années, de créer des offres d’emplois lors du démarrage de ses usines de production.
Pour accompagner les institutions financières (impôts, budget, banques et compagnies d’assurances) dans le virage numérique, l’Institut supérieur de gestion et planification (ISGP), en collaboration avec le ministère des Finances, vient de lancer un master professionnel en économie numérique.
L’objectif de ce dernier est de former une ressource humaine qualifiée pour accompagner les transformations des administrations et des entreprises dans l’adoption des nouvelles technologies. « La transformation de la ressource humaine dans le processus de modernisation est un axe majeur qui nécessite l’implication de tous les acteurs nationaux spécialisés dans le numérique et le Data », a affirmé Hadji Baba Ammi, ministre des Finances.
L’acquisition des compétences et du savoir-faire dans les filières techniques, technologiques et managériales est devenue incontournable dans un monde économique en perpétuelle effervescence.
L’investissement dans la valorisation du capital humain est, certes, de longue haleine, elle nécessite une implication totale des pouvoirs publics, des opérateurs économiques, publics et privés, et des organismes socioprofessionnels. Car la qualité du travail, un élément majeur de la création de richesses, ne peut être réalisée sans la valorisation du capital humain.