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ALGÉRIE La recette anticrise

Ali Ouchikhen de Avr 11, 2017 - 05:53 dans Economie

Le pays a certes connu une baisse de plus de la moitié de ses rentrées en devises, mais il a tenu bon faisant montre d’une remarquable capacité de résilience.

Les scénarios catastrophes de Cassandre qui promettaient l’Algérie à la crise du fait de la chute vertigineuse des cours du pétrole ne se sont finalement pas produits.
Certes, le pays a connu une baisse de plus de la moitié de ses rentrées en devises et y a laissé quelques plumes (diminution des réserves de change, augmentation des prix, coupes budgétaires…), mais il a tenu bon faisant montre d’une remarquable capacité de résilience.
Trois ans après le début de la crise, l’État algérien ne s’est pas effondré. Loin s’en faut. Le secret ? Échaudé par la crise de 1986 qui a vu les rentrées en devise siphonnées presque en totalité par le service de la dette extérieure avant de précipiter le gouvernement de l’époque dans les bras du FMI, le président Abdelaziz Bouteflika a, dès 2006, délesté le pays du poids de la dette, en la rabaissant à sa portion congrue, soit trois milliards de dollars.
En outre, mettant à profit la période du pétrole cher, l’Algérie a su s’offrir une véritable soupape de sécurité, en emmagasinant un beau bas de laine, c’est-à-dire le Fonds de régulation des recettes (FRR) qui, à la fin de juin 2014, est de 4 773,51 milliards de dinars (près de 47 milliards de dollars) sans parler des réserves de change qui flirtaient avec les 200 milliards de dollars. Deux belles armes entre les mains du gouvernement, qui se révéleront d’une grande utilité.
D’où certainement le flegme dont a fait preuve le gouvernement Sellal – d’aucuns l’ont assimilé à du déni – face à la crise, à ses débuts du moins, qui tranche avec l’alarmisme des experts et autres observateurs nationaux et étrangers qui redoutaient la reproduction du scénario à la vénézuélienne en Algérie qui présente, sans doute faut-il le reconnaître, des similitudes frappantes avec ce pays d’Amérique du Sud. Et même quand le prix du pétrole frôlait le seuil fatidique de 25 dollars, au début de 2016, le gouvernement algérien n’a pas vraiment tremblé.
Ce dernier ne voulait surtout pas affoler les Algériens habitués à un certain standing et éviter ainsi des remous sociaux qui ne n’auraient fait qu’aggraver les choses. Et comme les cours du pétrole peinaient à remonter, le Premier ministre a été amené par la suite à remodeler son discours. Il reconnaissait que la situation était difficile, mais il insistait tout particulièrement sur les capacités du pays à y faire face.
« Tout est sous contrôle », a affirmé le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, à l’occasion d’une émission de la télévision publique. Un discours qui s’inscrit en droite ligne de celui du président qui, bien avant, n’a pas cessé de rassurer sur la force de résilience du pays tout en insistant sur la nécessité de se donner un nouveau paradigme économique.
« Je tiens à affirmer ici que nous sommes déterminés à faire face aux retombées de la chute des prix du pétrole au moyen d’une politique de développement économique judicieuse et rigoureuse à la fois », a promis le président le 24 février 2016, à l’occasion du double anniversaire de la création de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et de la nationalisation des hydrocarbures.
« En dépit de l’acuité de la crise, l’Algérie ne prévoit pas de cesser d’investir dans les facteurs de réussite du développement économique et encore moins renoncer à ses choix fondamentaux en termes de solidarité nationale véritable et de justice sociale réelle », avait-il insisté. Et Abdelaziz Bouteflika de faire part alors de « la ferme volonté de l’État d’opérer rapidement des changements structurels pour rendre notre économie plus compétitive et lui permettre d’accéder au marché mondial avec davantage d’atouts ».
En fait, le gouvernement algérien a bien compris que la grande vulnérabilité de l’économie algérienne réside dans sa dépendance quasi totale aux hydrocarbures, qui représente près de la moitié de son PIB et 60 % des recettes budgétaires de l’État.
Une réalité économique qu’il y a lieu de corriger avant qu’il ne soit trop tard. C’est la raison pour laquelle le gouvernement mise beaucoup sur l’entreprise pour réaliser cette diversification tant souhaitée de l’économie algérienne, d’autant que le pétrole est une ressource tarissable et que l’ère du pétrole cher est à jamais révolue.

Richesse et croissance. « Notre pari, c’est l’entreprise et l’entrepreneur algériens, qui sont au cœur de la création de richesse et de croissance », a déclaré Abdelmalek Sellal lors d’une rencontre avec la communauté universitaire et académique organisée par le Conseil national économique et social (CNES).
« Le pétrole nous aidera encore à nous développer, mais il ne sera pas la base de notre développement », a encore expliqué le Premier ministre, en assurant que, dans deux ans, l’Algérie pourra « rejoindre les rangs des économies émergentes ». Comment ? En se donnant un nouveau modèle économique qui court jusqu’à 2019 et qui va permettre au pays de sortir du « tout pétrole » pour plonger dans le « tout industrie ».
Construire une économie « diversifiée et émergente » avec, à la clé, un taux de croissance de 7 % à l’horizon 2019 est donc l’objectif stratégique du gouvernement. Réussira-t-il son pari ? Il s’y est attelé. Et depuis 2014, première année du choc pétrolier, voire avant.
En effet, le Premier ministre algérien n’a manqué aucune occasion d’exhorter les chefs d’entreprises à améliorer leur compétitivité et à aller à la conquête des marchés extérieurs, africain notamment. En tout cas, les autorités algériennes ont défini six secteurs prioritaires à même de pallier la rente pétrolière : l’agriculture, l’industrie, le tourisme, la pétrochimie, les TIC et les énergies renouvelables. Ne se contentant pas des discours et autres exhortations, le gouvernement a fait un véritable toilettage dans les textes de loi dans l’espoir de booster la dynamique économique.
Un nouveau code des investissements a donc été adopté à l’été 2016 avec, à la clé, plusieurs mesures d’incitation et autres avantages accordés aux investisseurs.
On a ainsi procédé à la révision de l’ordonnancement des avantages et incitations sur trois niveaux, avantages communs pour tous les investisseurs éligibles (exonérations fiscales et douanières, franchise de TVA…), avantages supplémentaires au profit des activités privilégiées (industrie, agriculture et tourisme) et avantages exceptionnels pour les investissements qui présentent un intérêt particulier pour l’économie nationale).
Cette nouvelle loi propose de doter le secteur industriel d’avantages qui lui seront propres à travers, entre autres, des réductions plus importantes des droits de douane, mais lorsque l’activité est d’une utilité économique reconnue ou implantée dans le Sud ou les Hauts Plateaux.
En outre, le nouveau texte s’est distingué par un allégement des procédures comme la suppression de l’interdiction imposée aux investisseurs nationaux d’importer des matériels usagés alors que les étrangers peuvent le faire sous le régime d’admission temporaire. Autre nouveau texte conçu par les pouvoirs publics pour booster la dynamique entrepreneuriale : la loi d’orientation sur le développement de la Petite et Moyenne entreprise (PME), adoptée en décembre 2016, qui prévoit plusieurs mesures de soutien aux entreprises.

Réforme. Un effort de réforme qui n’a pas manqué d’être salué par des institutions internationales comme la Banque mondiale qui, dans son classement Doing Business 2017, a hissé l’Algérie à la 156e place avec un score de 47,76 points sur 100, après avoir occupé la 163e place dans l’édition 2016, soit un bond de 7 places. Une première ! « L’Algérie est même en tête des pays réformateurs au Maghreb en 2016 », s’est félicité alors le ministre de l’Industrie et des Mines, Abdeslam Bouchouareb, non sans promettre : « Nous sommes déterminés à poursuivre les efforts de réformes, pour concrétiser la nouvelle politique d’investissement et relancer le développement industriel, dont l’amélioration de l’environnement des affaires est une composante essentielle. »
Au-delà de la volonté des pouvoirs publics de relancer l’appareil productif algérien, le cap mis sur l’entreprise vise aussi à réduire, un tant soit peu, la facture des importations qui est devenue trop pesante pour les caisses de l’État. En 2014, ces importations ont frôlé les 60 milliards de dollars !
Le gouvernement a introduit dès 2016 le régime des licences d’importations pour trois produits (véhicules, ciment et ronds à bétons). Ainsi, pas moins de 225 licences d’importation ont été attribuées par la commission interministérielle chargée de la délivrance de ces sésames, dont 40 licences pour l’importation de véhicules.
Résultat, la facture des importations a connu une baisse de 9 % en 2016 par rapport en 2015, année durant laquelle les importations ont connu aussi une baisse de 12,6 % par rapport à 2014. Certes l’objectif de 15 % de baisse que s’est fixé le gouvernement n’est pas atteint, mais l’Algérie a tout de même économisé 6 milliards de dollars. C’est d’autant plus méritoire qu’une grande partie des importations est presque incompressible puisque ces dernières servent à faire fonctionner la machine de production (quelque 30,22 milliards de dollars) et à nourrir la population (8,22 milliards de dollars).

Production locale. En parallèle, le gouvernement encourage la production locale en réalisant plusieurs cimenteries tout en demandant aux constructeurs automobiles d’installer des usines de montage en Algérie (Renault, Volkswagen…).
Autre souci du gouvernement : comment faire face au déficit budgétaire qui est de 25 milliards de dollars, avec le tarissement du FRR, et à la faiblesse de la fiscalité ordinaire ? Là non plus, le gouvernement n’a pas manqué d’imagination en lançant deux chantiers en 2015. Dans un premier temps, il a instauré l’obligation de l’usage du chèque pour les transactions supérieures à 1 million de dinars. Puis, il s’est attaqué, durant l’été 2015, à la bancarisation d’une bonne partie de la grande manne de l’informel qui est estimée par certains à près de 40 milliards de dollars.
Pour séduire les barons de l’économie souterraine, le gouvernement a lancé une sorte d’amnistie fiscale déguisée avec une taxe forfaitaire libératoire de 7 % sur les montants déposés en banque. Résultat : 140 milliards de dinars de collecte de ressources supplémentaires par les banques algériennes, selon le chiffre indiqué par l’ancien ministre des Finances Abderrahmane Benkhalfa.
Un résultat en deçà des espérances du gouvernement qui, en avril 2016, a décidé de prendre le taureau par les cornes en recourant à l’endettement interne avec le lancement du fameux emprunt obligataire, dit l’emprunt national de croissance économique, (ENCE). Plus de 460 milliards de dinars dont 125 provenant des membres de l’organisation patronale FCE ont été collectés alors que le gouvernement tablait, selon M. Sellal, sur 400 milliards de dinars. Une réussite, donc. Mais, on ne s’arrête pas là…
Pour améliorer la trésorerie du pays, le gouvernement a gelé nombre de projets non engagés et pas prioritaires tout en imposant, dans le cadre de la loi de finances 2017, des coupes dans le chapitre équipement tout en introduisant nombre de taxes sur divers produits (essence, tabac…). Début de l’austérité alors, comme le redoutaient nombre d’Algériens qui en ont eu un avant-goût avec les augmentations des prix de plusieurs produits.
Le Premier ministre rejette d’un revers de la main ce mot d’« austérité » lui préférant celui de la rationalisation des dépenses. Il en veut pour preuve le maintien du niveau des transferts sociaux à 16 milliards de dollars, soit 23,7 % du PIB du pays, et contre l’avis de beaucoup d’experts mais aussi d’institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) qui n’ont de cesse d’appeler de leur vœu une politique de subventions beaucoup plus ciblée.
En parallèle, les pouvoirs ont, pour la première fois, toléré un recours à l’endettement extérieur, mais pour les seuls projets à haute rentabilité économique, à l’instar du port d’El-Hamdania, à Tipaza, qui a mobilisé un financement chinois de 3,3 milliards de dollars. Il y a aussi le prêt de 900 millions de dollars, le premier depuis dix ans, contracté par l’Algérie auprès de la Banque africaine du développement (BAD) pour financer le Programme d’appui à la compétitivité industrielle et énergétique en Algérie (Pacie).

Fortifier l’économie.
En s’engageant ainsi sur plusieurs fronts pour améliorer la trésorerie et fortifier l’économie du pays, le gouvernement algérien a-t-il pour autant définitivement détourné son regard des hydrocarbures qui jusqu’ici ont servi comme moteur principal du développement ? Certes non. Le gouvernement a déployé des trésors d’efforts pour convaincre des pays producteurs comme l’Arabie Saoudite et l’Iran de s’asseoir autour d’une table, à l’occasion de la fameuse réunion de l’Opep à Alger en novembre 2016. Pour arrêter la chute très préjudiciable pour tous des cours du pétrole avec, en prime, une décision historique d’une baisse de la production de plus de 1,2 million de barils/jours. Un miracle ! Ce qui a alors le don de pousser vers le haut les prix du pétrole pour dépasser aujourd’hui 55 dollars le baril.
Mieux, le gouvernement a dégagé une enveloppe de 70 milliards de dollars au profit de la Sonatrach pour améliorer dans les quatre ans ses capacités de production. Et si les prévisions de l’Agence internationale de l’énergie (AIEA) – un baril à 80 dollars à l’horizon 2020-2021 –, venaient à se confirmer, ce serait alors un vrai bonus.