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Algérie : Encourager la production nationale

Helene Benail de Nov 14, 2016 - 10:02 dans Economie

Des mesures structurelles sont mises en œuvre permettant de mieux organiser les activités économiques afin de permettre à l’Algérie de sortir de sa dépendance de la rente pétrolière.

L’Algérie a réalisé des avancées réelles dans la construction de logements, d’infrastructures socio-éducatives, de soutien de prix des produits de première nécessité et de relèvement des salaires. Mais la crise qui résulte de la chute drastique des revenus des hydrocarbures, principale source de financement du pays, ralentira-t-elle son rythme de croissance de façon importante ? La stabilité sociale est-elle menacée ?
Nous pouvons cependant constater que le rythme de la consommation n’est pas freiné. Les marchés regorgent de produits divers et variés et les magasins, dans les petites rues comme les grandes artères, sont bondés de monde. La consommation bat son plein en ces jours de fête de l’Aïd el-Kebir.
Curieux, les Algériens lisent les journaux et commentent l’actualité. D’après les témoignages que nous avons recueillis, ils s’attendent à passer deux années difficiles et pensent qu’ils devront s’habituer à payer certains produits et services plus chers. « Les Algériens n’ont pas peur de se serrer la ceinture. Certains ont prédit une déstabilisation sociale à la suite de l’application des mesures de restrictions prises en 2016, comme les augmentations des tarifs de l’électricité, du gaz et du carburant. Mais, ces dernières ont été accueillies non avec satisfaction mais par conviction. Je suis certain que nos concitoyens sont aussi prêts à assumer des mesures restrictives supplémentaires, à condition que les familles les plus démunies soient réellement aidées dans cette période de transition et de rigueur », nous confie Toufik, pharmacien, lors de notre rencontre.
Les membres du gouvernement rassurent la population. Ils cherchent à trouver des solutions alternatives pour financer les projets économiques et soutenir les actions sociales. Il faut dire que le pays dispose encore d’une marge financière. Mais, pour éviter l’épuisement des ressources, et faire face à cette conjoncture difficile, le gouvernement prépare un projet de loi de finances 2017 qui apportera quelques réaménagements, notamment à travers l’instauration de nouvelles taxations.
Pouvoir d’achat. Selon le Premier ministre, les nouvelles mesures fiscales seront non contraignantes pour le déve-loppement des activités économiques et le maintien du pouvoir d’achat des citoyens.
Ainsi, l’action gouvernementale sera orientée vers l’élargissement de l’assiette fiscale, en éradiquant, entre autres, l’érosion fiscale qui touche de nombreux secteurs d’activités économiques. Une rencontre, tenue à la mi-septembre dernier, entre les membres du gouvernement, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et le Forum des chefs d’entreprise (FCE), a permis de confronter les points de vue sur les nouvelles dispositions qui seront intégrées dans la loi de finances 2017.
Augmentation des taxes, révision des subventions figurent parmi les principales mesures urgentes que le gouverne-ment compte mettre en œuvre en 2017, des dispositifs que certains jugent trop austères.
A contrario, les organisations patronales, tel le FCE, et les Institutions internationales comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale (BM) plaident pour la mise en œuvre urgente de mesures réglementaires et fiscales permettant une mobilisation efficiente des ressources financières pour rééquilibrer la balance des paiements et financer les activités de diversification de l’économie nationale.
« L’assainissement budgétaire devra être soutenu à moyen terme afin de rétablir la viabilité des finances publiques, assurer l’équité entre générations et promouvoir la stabilité extérieure. Il faudra pour cela maîtriser les dépenses courantes, poursuivre la reforme des subventions tout en protégeant les populations pauvres, mobiliser davantage de recettes hors hydrocarbures, accroître l’efficacité des investissements publics et renforcer le cadre budgétaire », lit-on dans le rapport de conjoncture économique publié par le FMI en mai dernier. Une stratégie de gestion difficile à mettre en œuvre, comme le confirme Djellil Bouzidi, expert en finances, qui considère que « ces politiques sont difficiles à bâtir et exi-gent un effort de concentration et surtout une projection sur le long terme ».
De son côté, le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, rassure les citoyens. « Le projet de loi de finances 2017 introduira quelques modifications pour améliorer la situation économique sans affecter le pouvoir d’achat des citoyens », a-t-il précisé lors d’un point de presse.
En marge des travaux de la tripartite, organisée en juin dernier, le Premier ministre a aussi affirmé que l’un des objectifs de la nouvelle orientation de la politique économique est de réaménager, à court et à moyen termes, le budget de l’État, en tenant compte de la conjoncture et du programme établi par le gouvernement dans l’édification des projets économiques.
Selon Brahim Guendouzi, professeur d’économie, la concertation du gouvernement avec ses principaux partenaires – UGTA, FCE – autour du projet de la loi de finances 2017 revêt une grande importance, car la conjoncture actuelle impose de la rigueur de la part de tous les partenaires de la sphère socio-économique.
Nouveaux défis. Concernant l’adaptation de la future loi de finances aux nouveaux défis du gouvernement, notamment l’introduction des nouvelles taxes et des mesures restrictives, Brahim Guendouzi explique : « Dans chaque loi de finances, de nouvelles mesures fiscales sont introduites pour permettre une certaine adéquation entre les recettes et les dépenses publiques. Le défi actuel pour le gouvernement est celui du déficit budgétaire. Comment améliorer la fiscalité ordinaire pour pouvoir faire face à des dépenses ? » L’économiste explique que les pouvoirs publics souhaiteraient ne pas diminuer le budget consacré aux projets d’équipement et le soutien aux produits de première nécessité.
Néanmoins, la future loi introduira des taxes sur la consommation, notamment à travers de nouvelles hausses de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) et la taxe intérieure de la consommation (TIC). « La hausse des quotités de TVA et TIC peut contribuer sensiblement à l’amélioration des recettes fiscales ordinaires, surtout si elles sont accompagnées d’un mécanisme de redistribution au profit des collectivités territoriales », confirme Brahim Guendouzi. Selon certains observateurs, le taux de la TVA sera relevé de deux points puisque cette dernière passera de 17 à 19 % et de 7 à 9 % pour la taxation réduite.
Les produits importés seront taxés. De plus, une liste de 1 700 produits concernés par l’interdiction d’importation est en cours d’élaboration. Le projet de loi ciblera aussi une nouvelle taxation sur l’immobilier, plus particulièrement en ce qui concerne un usage commercial, une filière d’activité très lucrative qui échappe à une fiscalité conforme au taux de rentabilité.
L’État compte aussi instaurer de nouvelles taxations sur les transactions commerciales ainsi que sur la vente de certains équipements énergivores, comme certains produits électroménagers non conformes aux nouveaux standards d’économie d’énergie.
Produits énergétiques. Pour limiter le gaspillage de l’énergie, les pouvoirs publics prévoient aussi une hausse des prix de tous les carburants. Selon les estimations de la Banque mondiale, les produits énergétiques, dont les carburants, coûtent à l’État une enveloppe de 20 milliards de dollars annuellement.
Le système des subventions est un des dossiers les plus sensibles à gérer pour le gouvernement. La difficulté consiste dans la manière de faire adopter une politique de subventions qui ciblerait les ménages les plus vulnérables de façon efficace et pragmatique, afin d’éviter la fracture sociale. Selon les observateurs, la réforme de ce système nécessite du temps, car ce dernier représente une totale rupture avec le mode actuel.
Rappelons que des ajustements ont été introduits au cours de l’année 2016 et seront poursuivis dans les prochaines années. « Il est urgent de revoir ce système pour diriger ces subventions exclusivement vers les couches nécessiteuses, comme il est urgent de revoir les prix des produits énergétiques comme l’ont fait certains pays du Golfe », explique Abdenour Kashi, expert en intelligence économique et consultant international.
De son côté, Sid Ali Boukrami, professeur en finances internationales, a affirmé, lors d’une conférence débat organisée à l’hôtel Sheraton, que les transferts sociaux bloquent la diversification économique. Chiffre à l’appui, l’expert a rappelé que l’enveloppe allouée aux transferts sociaux a explosé ces deux dernières décennies. Cette dernière est passée de 254 milliards de dinars en 1999 à 1 731 milliards de dinars en 2015, soit près de 23 % du budget de l’État.
Alexandre Kateb, chef économiste chez Tell Group et membre de la Task force économique mise en place par Abdelma-lek Sellal au cours du premier trimestre 2016, et coauteur du rapport portant sur la consolidation budgétaire pour la période 2016/2019, a indiqué, dans une déclaration à la presse, que les indicateurs conjoncturels affichent une détérioration depuis le contre-choc pétrolier de 2014 (la balance commerciale, le solde budgétaire ou les réserves de change). « La situation actuelle est néanmoins différente de celle de 1986, dans la mesure où la dette extérieure est aujourd’hui quasi nulle et les réserves de change permettent de couvrir deux années d’importations », a-t-il expliqué.
Des économistes certifient que les effets du contre-choc pétrolier ont été amortis grâce aux réserves de change dont le pays dispose. Mais ce répit peut être de courte durée.
« La solution la plus pérenne pour limiter la baisse des réserves de change consiste à laisser le dinar se déprécier da-vantage. Cela décourage mécaniquement les importations et permet de stimuler la production nationale », soutient Alexandre Kateb.
Selon les prévisions officielles, le déficit prévisionnel sera de 15 % du PIB en 2016 et supérieur à 10 % du PIB en 2017. Pour faire face à cette situation, les économistes recommandent à l’État de recourir à l’endettement extérieur dans les prochaines années. Ces derniers expliquent que l’endettement extérieur peut être une solution adéquate s’il est réservé au financement des projets d’investissement, sous forme de Partenariat public/privé (PPP), nationaux et/ou étrangers.
Dans le même contexte, Mustapha Mekidèche, vice-président du Centre national économique et social (CNES), plaide pour le recours au financement des programmes économiques, fiables et structurants, au financement extérieur de façon partielle.
Cette initiative pourrait permettre au pays d’atteindre l’objectif qui consiste dans le maintien des réserves de change à hauteur de 100 milliards de dollars à l’horizon 2019. Le Fonds monétaire international, dans son dernier rapport sur l’évaluation de la situation économique, publié en mai dernier, a indiqué : « La diminution rapide de l’épargne budgétaire signifie que l’Algérie devra emprunter davantage pour financer les déficits futurs. Outre le recours accru à l’émission de titres d’emprunt nationaux, les autorités devraient aussi envisager d’emprunter à l’extérieur et d’ouvrir, dans la transparence, le capital de certaines entreprises publiques à des acteurs privés. »
Lors d’un point de presse, organisé au mois de septembre dernier, en marge de la reprise des travaux des deux chambres parlementaires, le Premier ministre a indiqué : « Le gouvernement compte engager un grand nombre de réformes, mais, je l’affirme, on ne va pas toucher au modèle social algérien. Nous allons continuer à construire des logements, des écoles et des structures de santé. »
Évolution positive. Abdelmalek Sellal confirme la tendance connue de tous : une évolution positive des secteurs de l’agriculture et de l’industrie dont la croissance annuelle est évaluée autour de 7 %. Ainsi, selon les chiffres officiels, l’opération de l’emprunt obligataire a permis de collecter plus de 460 milliards de dinars. L’État envisage aussi de faire appel à l’épargne considérable de l’économie informelle.
L’assainissement des finances publiques, une des recommandations phares du FMI, figure parmi les mesures urgentes que le gouvernement compte intégrer dans la future loi de finances 2017. Des dispositifs qui entrent dans le cadre des mesures structurelles permettant de mieux organiser les activités économiques et d’encourager la production nationale, l’unique voie permettant au pays de sortir de sa dépendance de la rente pétrolière.