Journaliste spécialisé en politique
étrangère, Éric Margolis livre sa vision de la
situation actuelle au Moyen-Orient et nous fait part de ses
hypothèses sur l’élection présidentielle
américaine.
Propos recueillis par Christian MALAR,
éditorialiste sur France 3
L’Otan, réunie à Bucarest,
vient de décider d’envoyer des troupes dans les
régions les plus dangereuses et instables d’Afghanistan
– le Sud et l’Est – avec l’intention de
triompher sur les rebelles taliban et sur Al-Qaïda. N’est-ce
pas un vœu pieu que d’espérer vaincre une
guérilla très bien organisée ?
La politique de l’Otan est contradictoire.
D’un côté, on annonce un renfort des troupes
d’Afghanistan, qui ne sont manifestement pas assez nombreuses
pour battre les Taliban, et de l’autre, on déclare que la
solution ne sera pas militaire, mais politique. Pourtant, cette
institution – et la France en particulier, mère de la
diplomatie – ne semble mener aucune action visible au plan
diplomatique. Par ailleurs, Paris tente de réintégrer
l’Otan et de revenir dans les bonnes grâces des
États-Unis. Mais il me semble que le moment est mal choisi. La
France peut très bien réintégrer
l’organisation alors que Bush est au pouvoir, puis se retrouver,
après les élections, avec Barack Obama à la
tête du pays. Pour en revenir à l’Afghanistan,
j’ai interviewé de hauts responsables, ces derniers temps.
J’ai le sentiment qu’il règne une certaine confusion
et une grande inquiétude. L’Otan craint de ne pas avoir
les effectifs nécessaires pour gagner cette guerre et redoute
également de devoir intervenir au Pakistan.
Revenons-en à l’Hexagone. Que
pensez-vous de la décision soudaine d’envoyer des troupes
dans l’Est de l’Afghanistan et non dans le Sud ? Je me
souviens que les Canadiens, qui étaient dans cette
région, près de Kandahar, ont souhaité le soutien
des soldats français. Finalement, on envoie 700 hommes dans
l’Est, et les États-Unis vont venir soutenir les
Canadiens. Selon vous, est-ce là que se situe la confusion ?
C’est un jeu de chaises musicales politique
et diplomatique. Les soldats canadiens disent depuis des mois
qu’ils attendent les Français et qu’ils ne resteront
dans le Sud qu’à cette condition. Si la France a
décidé d’envoyer des renforts dans l’Est du
pays, c’est parce que cette guerre est très impopulaire en
Europe. Les sondages montrent que 66 % des Français sont contre
une plus grande implication de leur pays dans ce conflit. Le
gouvernement a donc choisi d’envoyer ses troupes dans une zone
exempte de combats pour remplacer les Américains qui, eux,
descendront près de Kandahar, région dangereuse.
Paris a annoncé que ses hommes allaient
combattre Al-Qaïda pour faire croire à une mission
très importante, mais il ne semble pas que l’Organisation
soit présente là où ils se rendent. Les hommes
d’Al-Qaïda sont devenus invisibles, et les quelques-uns qui
subsistent sont au Pakistan, non en Afghanistan. Le but de cette
opération est donc simplement de faire plaisir à
Washington et de rester dans le jeu, à la fois sur place et au
sein de l’Otan. D’un point de vue militaire, ça
n’a aucune signification.
Le Pakistan est loin d’être
stabilisé… Comment voyez-vous l’avenir ? Est-ce le
début de la fin de l’ère Musharraf ?
Je le pense. M. Musharraf est au bout du rouleau,
et des événements très importants se
déroulent en ce moment. Mais encore une fois, c’est un jeu
politique très délicat. Souvenez-vous de la prière
de Napoléon : « Seigneur, si
je dois combattre, faites que ce soit contre une coalition. » Musharraf s’accroche, avec un fort soutien
des États-Unis, de la Grande-Bretagne, du Canada et, dans une
moindre mesure, de la France. Il tente de semer la dissension entre les
deux partenaires de la coalition d’opposition, le Parti du peuple
et la Ligue musulmane de Nawaz Sharif. Sa stratégie, qui est
aussi celle de Washington, consiste à les monter l’un
contre l’autre pour qu’ils s’entre-déchirent
et qu’il reste seul au pouvoir. Il ne commanderait plus
l’armée, mais bénéficierait encore de son
soutien tacite et contrôlerait la bureaucratie. Son réel
pouvoir repose sur les fonds qu’il reçoit de la
première puissance mondiale et qu’il distribue pour
s’assurer la fidélité de ses partenaires.
Après s’être affrontés,
les deux partis de la coalition semblent s’être mis
d’accord pour rétablir à leur poste les membres de
la Cour suprême que M. Musharraf avait limogés – un
acte déshonorant et antidémocratique accompli avec
l’accord des États-Unis et du Royaume-Uni. Le
président de la Cour suprême, M. Chaudhry, a fait le
vœu, une fois rétabli dans sa fonction, de poursuivre
Pervez Musharraf pour exercice illégal de la présidence
et peut-être pour trahison, ainsi que pour l’arrestation,
en vertu des lois antiterroristes, de 600 à 1 000 individus que
personne n’a jamais revus.
D’autres chefs d’accusation
pourraient être ajoutés. Mais se pose la question des
poursuites à l’encontre de M. Zardari, le président
du Parti du peuple, qui ont été abandonnées par le
président à condition qu’il ne se présente
pas contre lui. Nawaz Sharif semble très déterminé
à poursuivre le président. Nombreux sont ceux qui
souhaitent que le général Musharraf soit traduit en
justice. Mais comme il contrôle encore la police et le
ministère de l’Intérieur, il a des dossiers sur ses
adversaires et il s’en sert pour retarder le processus.
Aujourd’hui, quelle devrait être
l’attitude des États-Unis – notamment de leurs
alliés occidentaux, qui ont toujours soutenu le
général Musharraf contre les forces démocratiques ?
Faut-il changer radicalement d’approche en ce qui concerne la
question pakistanaise ?
Absolument. La politique occidentale en la
matière a manqué de vision et a été
contre-productive, tant pour l’Occident que pour le Pakistan. Les
puissances alliées, dont la France, luttent en Afghanistan pour
« instaurer la démocratie », et dans le même
temps, elles soutiennent une dictature cruelle au Pakistan. Quelle
ironie ! L’absence de soutien aux institutions
démocratiques pakistanaises est une honte. On n’a pas
soutenu le pouvoir judiciaire ni protesté contre la fraude
électorale, alors que la commission électorale
était bourrée de soutiens du général
Musharraf, qui a arrêté, maltraité et
torturé toutes sortes d’opposants politiques.
L’Occident doit le lâcher. Les
Pakistanais soutiendraient une telle mesure. Et surtout, cela
stopperait la progression de la guerre civile qui couve. Les deux
partis de la coalition, à divers degrés, veulent cesser
de mettre à disposition des États-Unis les services de
renseignement et l’armée du pays. Ils
préfèrent utiliser ces troupes pour combattre
l’Inde plutôt que leur propre peuple. La flambée de
violence qu’on attribue au terrorisme est entièrement due
au fait que Washington force le général Musharraf
à tourner son armée contre son peuple et à
soutenir la guerre en Afghanistan. C’est une erreur
désastreuse qui a eu pour conséquence l’extension
du conflit au Pakistan. Il faut agir de manière urgente avant
que les choses n’empirent et que l’on se retrouve avec une
deuxième guerre sur les bras qui serait d’une ampleur bien
supérieure à celle d’Afghanistan.
L’Irak est loin d’être
stabilisé, l’Afghanistan et le Pakistan sont dans une
situation plus instable qu’avant. Qui peut tirer profit de cette
situation – sinon l’Iran, élément
déstabilisateur du Moyen-Orient ?
C’est vrai, les Iraniens – qui sont
des gens très intelligents – se frottent les mains en
voyant les États-Unis se comporter comme un
éléphant dans un magasin de porcelaine et se rendre la
tâche chaque jour plus difficile. Les Américains ont mis
à terre les deux pires ennemis de l’Iran : ils ont
chassé les taliban du pouvoir et renversé Saddam Hussein.
Téhéran accroît son influence en Irak et est de
plus en plus considéré comme un héros, même
dans le monde arabe largement sunnite, en partie grâce à
la guerre menée par le Hezbollah contre Israël.
Malheureusement, Washington réagit au coup
par coup, sans politique à long terme. Peu de gens au sein de
l’administration en place comprennent ce qui se passe dans la
région. Les soutiens à Israël, les fondamentalistes
chrétiens et les milieux d’affaires exercent une telle
pression sur le gouvernement que ce sont eux qui sont en position
prédominante. Je ne vois aucun domaine, et certainement pas
celui de la politique moyen-orientale, dans lequel l’action de
Washington profite aux États-Unis.
Alors que les Iraniens tentent de
déstabiliser le Liban et Israël par
l’intermédiaire du Hezbollah et de la Syrie, quand
Israël et ses alliés occidentaux comprendront-ils que la
seule façon de mettre fin au conflit israélo-palestinien
vieux de soixante ans est le plan de paix arabe ?
Je pense que la plupart des Israéliens
sont conscients que la solution est d’échanger des
territoires contre la paix. Les sondages montrent que c’est ce
que souhaitent 55 à 60 % des électeurs du pays, bien que
les détails demeurent flous. Malheureusement, les hommes
politiques n’ont pas le courage de l’admettre. Personne
n’a la carrure nécessaire pour parvenir à ce
résultat.
L’administration Bush a totalement
cessé de discuter avec les partis de gauche et du centre. Du
temps de Clinton, les travaillistes faisaient quasiment partie de
l’administration américaine. Aujourd’hui, ce sont
les partis d’extrême droite qui sont dans cette position,
et le gouvernement Bush n’écoute que les membres du likoud. Il en est de
même pour la communauté juive américaine, bien
qu’elle soit relativement libérale sur d’autres
sujets. Ses organisations officielles, notamment l’American
Israel Public Affairs Committee, sont très proches de la droite
israélienne. Tant que ces groupes n’accepteront pas le
principe de l’échange des territoires contre la paix, ils
bloqueront tout, de la même façon que l’invasion de
l’Irak était conçue pour bloquer tout processus de
paix.
Le plan de paix arabe de 2002, qui a été
confirmé récemment, répond exactement aux
exigences formulées par les Israéliens depuis toujours.
Mais maintenant qu’ils ont ce qu’ils souhaitaient, ils
n’en veulent plus. Parce que les éléments les plus
à droite préfèrent s’accrocher à un
petit bout de territoire, maintenir les Arabes hors de Jérusalem
et conserver le plateau du Golan plutôt que
d’établir des relations pacifiques et fructueuses avec
l’intégralité du monde arabe, ce qui serait une
aubaine d’un point de vue économique. Mais les durs et les
idéologues ont monopolisé le dialogue.
Une dernière question.
Qu’attendez-vous du prochain président des
États-Unis ?
Commençons par le plus facile. Si Barack
Obama est élu, cela changera considérablement les choses
d’un point de vue psychologique, car de nombreuses personnes en
Amérique et dans le monde espèrent voir un
président dont ils pourront être fiers, qu’ils
pourront estimer et respecter. Je pense qu’il ferait baisser le
niveau d’hostilité du monde à l’égard
du pays, simplement par sa présence et par
l’honnêteté intellectuelle qu’on lui
prête. Mais s’il veut procéder à des
changements importants en matière de politique
étrangère, il sera confronté à la
résistance des pouvoirs établis et des
intérêts particuliers du Congrès.
Pour autant que je sache, Hillary Clinton
n’a pas de politique définie… Elle sera donc
d’autant plus exposée à des pressions politiques.
Si elle arrive au pouvoir, je pense qu’elle suivra l’avis
des groupes de pression américains, comme jadis son mari. Le
monde sera tout de même soulagé par sa présence,
mais pas autant que dans le cas de Barack Obama. Enfin, si John McCain
est élu, il ira encore plus loin que Bush. D’après
ce que j’ai entendu, il est partisan d’une droite dure,
même s’il a annoncé qu’il consulterait nos
alliés et qu’il n’agirait pas de façon
unilatérale. Mais il a aussi déclaré qu’il
voulait « garder le cap » en Irak, adopter une ligne dure face à la
Russie, combattre le terrorisme, bombarder l’Iran. Et il
n’a pas encore évoqué la Chine ! Donc je pense que
le monde sera inquiet, à juste titre, car il est
âgé, c’est un homme du passé. Il incarne
certains des pires instincts des républicains – même
si, personnellement, c’est un homme que je respecte. C’est
un héros de guerre et un bon sénateur. Je le trouve
admirable sur le plan de la politique intérieure.
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La Tunisie a été le premier pays
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Par Samir SOBH, Genève