Promis à une « monarchie présidentielle » avant le 14 janvier 2011, le pays est pourtant dirigé par un gouvernement né du parti Ennahda. Mais les pièces du puzzle pourraient encore bouger…
Par Moncef Mahroug
Un an après, les Tunisiens ont encore du mal à réaliser ce qui leur est arrivé le 14 janvier 2011. Ce jour’Äëlà, l’Histoire s’est soudain accélérée et son cours a radicalement changé.
En effet, avant le 17 décembre dernier – date du déclenchement des manifestations qui allaient aboutir à la chute du régime moins d’un mois plus tard –, la Tunisie semblait s’acheminer vers une cinquième réélection de Ben Ali en 2014. Le décor semblait même avoir été planté dès la précédente reconduction du président déchu, au mois d’octobre 2009…
à plus long terme, selon toute vraisemblance, le pays était promis à l’instauration d’une « monarchie républicaine », la présidence passant de Ben Ali à son épouse puis, éventuellement, à leur fils, Mohamed Zine el’ÄëAbidine. Au’Äëdelà des modalités de transmission du pouvoir et de l’identité de son détenteur, la Tunisie paraissait condamnée à subir encore longtemps la domination des Trabelsi, Ben Ali et autres familles
parentes ou alliées.
Mais les quatre semaines que le pays a vécues entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011 l’ont fait sortir de la voie tracée par Ben Ali et consorts pour s’engager sur une autre à l’issue incertaine puisque pouvant déboucher sur plus d’un scénario…
Aujourd’hui, la Tunisie est dirigée par un gouvernement bâti autour du mouvement Ennahda. Elle ressemble à un puzzle dont les pièces se seraient dissociées le 14’ÄëJanvier et qui serait en pleine reconstruction. Surpris par la révolution, les traditionnels acteurs politiques, économiques et sociaux doivent se réorganiser, voire se repositionner pour certains. Quant aux plus jeunes, beaucoup
plus nombreux mais encore en phase d’apprentissage, ils doivent s’affirmer.
Double mouvement. Une fois levée la lourde chape de plomb qui a pesé sur le pays pendant vingt’Äëtrois ans, la scène nationale a été le théâtre d’un double mouvement.
D’un côté, on trouve les partis politiques les plus anciens : le Parti démocrate progressiste (PDP) de Néjib Chebbi, le parti Ettajdid (ex’ÄëParti communiste) d’Ahmed Brahim, le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) de Mustapha ben Jaafar, le mouvement Ennahda dirigé par Rachid Ghannouchi et l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), principale centrale syndicale du pays.
Forts d’une légitimité déjà solidement établie par la résistance à la répression durant les « années de braise », ils ont pu se positionner immédiatement après la fuite de Ben Ali. D’abord en tant qu’interlocuteurs des dirigeants du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) – le parti au pouvoir, désormais interdit – puis comme acteurs majeurs de la refonte du système politique tunisien.
De l’autre côté, on a vu déferler nombre de nouveaux acteurs désireux de s’exprimer et de jouer leur rôle. On parle là de quelque 120 partis politiques et de plusieurs centaines d’associations, dont le nombre continue d’augmenter encore aujourd’hui…
Le jeu politique est ainsi devenu plus complexe, difficile à mener et à décrypter. D’autant que l’armée et les forces de sécurité intérieure veulent aussi avoir voix au chapitre et pouvoir contribuer à façonner la nouvelle Tunisie. Au point de se doter de représentations syndicales.
Ce sont donc l’action et l’interaction de ces multiples acteurs qui vont déterminer le destin de la Tunisie, dont elles ont déjà modifié plus d’une fois le cours depuis le 14 janvier 2011.
Après la fuite de Ben Ali, la Tunisie a paru s’engager dans un scénario à l’égyptienne – avec la démission forcée du président Moubarak en février 2011. On attendait alors un léger remaniement au sommet de l’état, suivi d’une rapide normalisation destinée à sauvegarder les intérêts politiques et économiques des forces restées fidèles au régime – dans le cas de l’égypte, l’armée – et à éviter un changement plus radical.
En Tunisie, ce n’est pas l’armée qui a essayé de contenir le changement dans les limites d’une révolution a minima, mais les caciques de l’ancien régime : l’ex’ÄëPremier ministre Mohamed Ghannouchi en tête, secondé en coulisses par Hédi Baccouche, architecte du coup d’état du 7 novembre 1987, qui devint alors le Premier ministre de Ben Ali.
Pour mieux se maintenir au pouvoir, ces derniers remanièrent le gouvernement en y intégrant huit personnalités indépendantes et deux partis d’opposition. Néjib Chebbi (PDP) devint ainsi ministre du Développement régional et Ahmed Brahim (Ettajdid) ministre de l’éducation tandis que Mustapha ben Jaafar (FDTL), récupérait le ministère de la Santé publique. Ainsi l’UGTT fut’Äëelle seule à refuser de rejoindre la nouvelle équipe gouvernementale… Mais cette dernière sera immédiatement rejetée par l’opinion publique du fait que l’ex’Äëparti au pouvoir, abhorré par une majorité de Tunisiens pour son rôle et sa responsabilité dans les dérives de l’ère Ben Ali, détenait encore 9 portefeuilles ministériels, dont ceux de la Défense et des Affaires étrangères.
C’est ce rejet qui contraindra Mohamed Ghannouchi à remercier la plupart des ministres estampillés RCD. Seuls deux technocrates échapperont à ce grand nettoyage : Afif Chelbi (Industrie) et Mohamed Nouri Jouini (Planification et Coopération internationale).
Cela ne suffira pas à calmer la pression de la rue, orchestrée par les partis politiques maintenus à l’écart du processus de refonte politique. Et les sit’Äëin de Kasbah I et Kasbah II auront raison de Mohamed Ghannouchi, contraint de rendre son tablier de
Premier ministre le 27 février 2011.
Cette chute du gouvernement marquera la fin du scénario visant à fermer rapidement – et à moindre coût – la parenthèse révolutionnaire. Exit la perspective d’une élection présidentielle organisée à la hâte, sur la base d’une Constitution légèrement toilettée qui aurait permis de maintenir en place les fondements du système Ben Ali après l’avoir nettoyé de ses aspects les plus choquants.
Pour marquer la rupture totale avec le passé et ses scories, le troisième gouvernement de transition, formé par Béji Caïd Essebsi – nommé le 27 février 2011 en lieu et place de Mohamed Ghannouchi –, décidera immédiatement de renoncer à organiser une élection présidentielle. Tout comme il abandonnera l’idée d’engager le pays sur la voie du renouveau politique en passant, comme au
lendemain de l’indépendance de 1956, par une nouvelle Assemblée nationale constituante (ANC).
La vraie surprise. Finalement organisées le 23 octobre 2011, ces élections pour l’ANC ont été remportées par Ennahda. Comme prévu. à cette nuance près que la victoire du parti islamiste a été plus nette qu’annoncée par les sondages. C’est là la vraie surprise, y compris pour les dirigeants de cette formation.
Et ce n’est pas sans conséquence sur le processus politique en cours. Car l’ampleur de sa victoire a visiblement poussé le parti de Rachid Ghannouchi à changer de stratégie.
Avant le 23 octobre, Ennahda ne semblait pas pressé de prendre et d’exercer le pouvoir. Son ancien secrétaire général Hamadi Jebali, entre’Äëtemps devenu Premier ministre, n’était probablement pas le seul dirigeant islamiste à préférer dans un premier temps rester dans l’opposition, comme il l’a déclaré après la victoire électorale. Cela afin de se donner tout le temps nécessaire pour reconstruire un parti affaibli et déstructuré par l’implacable répression subie sous le régime Ben Ali.
C’est probablement pour cette raison que, avant le 23 octobre, Ennahda se serait
entendu – l’accord n’a jamais été annoncé officiellement, mais plusieurs sources proches du dossier confirment son
existence – avec le Premier ministre, Béji Caïd Essebsi. Un accord qui prévoyait le maintien du gouvernement après les élections moyennant un léger remaniement, voire la nomination d’un autre Premier ministre si Essebsi devait succéder à Fouad Mebazaa en tant que président.
Mais, contre toute attente, Ennahda s’est finalement rétracté. On peut y voir deux raisons. La première est liée à ce score de 40 % de voix, bien plus élevé que prévu. La seconde tient aux alliés du parti islamique – le Congrès pour la République (CPR) et le FDLT –, qui ne voulaient pas entendre parler du gouvernement de transition et encore
moins de l’accession de Béji Caïd Essebsi à la présidence. Un Premier ministre sortant qui n’a d’ailleurs pas caché son ressentiment lorsqu’il a présenté sa démission au chef de l’état, le 23 novembre 2011. En cause, la décision de cette troïka de former le prochain gouvernement et d’exercer immédiatement le pouvoir. Un revirement qui a totalement changé la donne et le calendrier politique.
Alors qu’elle aurait pu s’opérer dans le calme, la période transitoire à venir s’annonce politiquement mouvementée et d’une extrême importance pour tous les acteurs. Car elle est susceptible de déterminer très largement l’issue des prochaines échéances électorales. Entre législatives, présidentielle et municipales, c’est bien l’avenir de la Tunisie qui se jouera alors…
Majorité et opposition savent pertinemment que durant ce bref « règne » initial – de douze à dix’Äëhuit mois – une réussite, même relative, du gouvernement de coalition garantirait vraisemblablement aux
trois partis qui le composent un succès lors des prochaines élections. Alors qu’un échec ouvrirait la voie à l’alternance…
De nombreux défis. Or, la partie est loin d’être gagnée pour le nouveau gouvernement, qui va être confronté à de nombreux défis plus difficiles les uns que les autres. à moyen terme, mais aussi à brève échéance, l’équipe de Hamadi Jebali va devoir régler tout une série de problèmes. Outre l’épineux dossier de l’appareil de sécurité, il convient de désamorcer la bombe sociale qui menace d’exploser à tout moment, ce qui ne manquerait pas d’entraîner le pays sur la voie d’une seconde révolution – celle de la faim – qui succéderait à celle dite « de la dignité »…
Véritable épine dorsale du système Ben Ali, l’appareil de sécurité va devoir répondre du bain de sang qui a noyé le pays entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011. Mais l’affaire s’annonce pour le moins compliquée. Car les nouvelles autorités vont devoir satisfaire la demande populaire en traduisant en justice les
responsables des tueries, tout en évitant de braquer l’appareil de sécurité. Le tout dans cette phase cruciale où la Tunisie a surtout besoin de retrouver la stabilité nécessaire à une relance économique plus vitale que jamais…
Les forces de sécurité vont aussi devoir subir une profonde refonte pour se mettre en phase avec les
exigences de ce régime démocratique dont les Tunisiens veulent se doter. Des exigences que l’on retrouve dans un Livre blanc – rédigé par le préfet français Bernard Fitoussi, mis à sa demande à la disposition du gouvernement tunisien depuis le mois de février dernier – qui présente les grandes lignes de la réforme envisagée. L’économie… Tel est justement le second casse
’Äëtête auquel le nouveau gouvernement est confronté. Aussi bien à l’échelle globale que régionale…
Né de la paralysie de plusieurs secteurs du fait des mouvements sociaux et de l’année quasi blanche du secteur touristique, le ralentissement de la croissance a
fait bondir le nombre de chômeurs de 500 000 à plus de 750 000.
Quant aux régions qui n’ont guère profité de la croissance économique du pays – Nord’ÄëOuest, Centre et Sud’ÄëOuest –, leurs populations réclament aujourd’hui avec insistance leur part du gâteau. C’est donc au niveau des couches les plus défavorisées – en particulier les chômeurs diplômés de l’université – et des régions oubliées que pourrait partiellement se jouer le sort de la majorité actuelle. Cette dernière va donc devoir trouver la formule magique qui permette de redonner espoir à ces oubliés de la croissance en proie au désespoir. Des Tunisiens qui entendent bien récolter rapidement les premiers fruits de la mobilisation des moyens, annoncée par l’état en leur faveur. Même si, en fin de compte, il leur faudra bien accepter la patience et l’idée d’un effort de longue haleine qui vaut aussi pour les régions espérant combler leur retard sur les zones les plus prospères.
Enjeux et difficultés. Conscients de ces enjeux et difficultés, Ennahda et ses alliés ont essayé de « vendre » aux autres partis – représentés ou non à l’ANC – l’idée d’un gouvernement d’union nationale le temps de rédiger la nouvelle Constitution. Cette proposition a été rejetée aussi bien par l’opposition que par l’UGTT.
Le parti islamique peut donc craindre de voir tout ou partie des perdants de l’élection du 23 octobre se liguer contre lui lors d’un « deuxième tour en dehors des urnes, sur le terrain social », comme l’a déclaré Samir Dilou, ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitoire, qui est aussi le porte’Äëparole du gouvernement.
La tournure des événements à moyen et long termes dépendra également de la capacité des partis d’une opposition aujourd’hui divisée à se regrouper au sein d’une ou deux grandes formations. Une fusion indispensable pour espérer modifier le rapport des forces. Un premier pas a été fait en ce sens le 11 janvier dernier, avec l’annonce de la fusion du PDP, d’Afek Tounes, du Parti pour le progrès (PPP) et du Parti républicain au sein d’une nouvelle formation qui a également attiré quelques personnalités indépendantes.
D’autres initiatives sont en gestation, dont une animée par Béji Caïd Essebsi qui, du fait de son expérience d’ancien Premier ministre et de sa popularité, pourrait faire basculer le rapport des forces entre majorité et opposition.
Enfin, le nouveau jeu politique implique un autre acteur dans la bataille qui a
déjà commencé entre ces deux blocs : la classe moyenne. L’orientation du nouveau puzzle tunisien et l’issue des prochaines échéances électorales pourraient même dépendre assez largement de ces Tunisiens ni riches ni pauvres. Eux jugeront d’abord Ennahda à l’aune de sa capacité à maintenir leur situation économique – à défaut de pouvoir l’améliorer – et à empêcher les groupuscules salafistes de leur imposer un tout autre mode de vie.