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Effets d’une crise consommée
La dette et les déficits de l’Europe, auxquels s’est ajoutée la chute vertigineuse de l’euro, sont autant de facteurs qui se sont vite répercutés sur les économies des partenaires maghrébins du Vieux Continent.

Par Samir SOBH
 
Les responsables financiers et les économistes des pays du Maghreb, dont les économies sont étroitement liées à celles de l’Union européenne, ont pris leur temps avant de s’exprimer sur les avantages et les inconvénients que représente la crise financière qui frappe la zone euro – ainsi que sur la baisse du taux de change de la monnaie unique, face au dollar américain.
Si les économistes du Machrek ont reconnu, dès le début de 2010, que les États du Moyen-Orient seraient touchés par la crise des dettes de la Grèce car les prix du pétrole, les taux de change de leurs monnaies sont, dans leur majorité, liés au dollar, les experts financiers du Maghreb ont procédé à des évaluations mitigées.
Ces dernières varient entre une faiblesse durable de l’euro profitable à l’Algérie, une éventuelle absorption par le Maroc des effets négatifs, et des mesures prudentielles prises par le gouvernement tunisien qui devraient surmonter les répercussions attendues.
Rendements et économies. En tout état de cause, les fluctuations, négatives dans leur ensemble, des marchés financiers internationaux pourraient restreindre les améliorations attendues, aussi bien au niveau des taux de croissance des économies du Maghreb, et rendre les gouvernements plus réticents à l’égard des dépenses internes.
D’autre part, si le degré d’endettement par rapport au PIB de la plupart des États arabes (Liban et Dubaï exceptés) demeure à des niveaux « logiques », cela ne peut perdurer si la situation dans la zone euro se dégrade financièrement – avec l’extension de la crise de la Grèce à d’autres pays membres. Ce cas de figure n’est d’ailleurs pas exclu, même si certains États ont déjà anticipé et mis en place des plans d’austérité.
Les craintes d’une contagion européenne aux partenaires maghrébins « ne doivent pas être sous-estimées », soulignent les analystes financiers des banques d’affaires. C’est pourquoi il est nécessaire de bien contrôler la manière avec laquelle est gérée la finance publique des pays maghrébins partenaires de l’Union européenne.
Si les emprunts destinés à financer le déficit budgétaire se verraient alloués aux dépenses de consommation, de défense et d’administration, cela pourrait être considéré comme un indice d’augmentation de la dette. Bref, la crise financière européenne pose un problème assez complexe pour les pays maghrébins, du moins dans les prochains mois. Et cela risque de perturber tous leurs programmes de développement déjà initiés.  
Pour l’Algérie, exportateur à la fois des hydrocarbures vers les zones euro et dollar et importateur de biens et de services depuis l’Europe, il est clair qu’il y aura des effets – positifs et négatifs. France, Italie et Espagne absorbent près du tiers des exportations algériennes, qui sont indexées au dollar. En termes de balance commerciale et sous réserve des élasticités de prix, le résultat est donc « mécaniquement » favorable à l’Algérie.
Pour la plupart des experts financiers des deux rives, la chute de l’euro a des retombées positives sur l’économie algérienne et sur les échanges commerciaux, à court terme. tout du moins. Néanmoins, il y aura aussi des risques si la situation perdure.
Parmi les caractéristiques de cette baisse de la monnaie unique européenne vis-à-vis du dollar et du dinar algérien, on retrouve la réduction globale de la valeur des importations en provenance de la zone euro – qui en représente environ 54 % de la totalité. Toutefois, il faut attendre au moins trois mois avant de mesurer l’impact de la crise financière et la chute de l’euro en ce qui concerne l’économie algérienne.
Malgré cette constatation prudente, le renforcement du dollars sera bénéfique à l’économie et à la finance de l’Algérie, dès lors qu’il viendra consolider les réserves en devises qui sont estimées actuellement à un peu plus de 160 milliards de dollars. Ces réserves devraient ainsi conforter les politiques de la Banque centrale algérienne. De plus, il y a lieu de tenir compte du fait qu’une grande partie de ces réserves est placée en bons du Trésor américain.
Un autre avantage de la baisse de l’euro face au billet vert est une augmentation du prix du baril, calculé en dollars. Selon Karim Djoudi, ministre algérien des Finances, la faiblesse de l’euro est un avantage pour le commerce extérieur algérien, à condition que le phénomène se poursuive.
« L’équation » importation (56 % en euros) et exportation en dollars (95 %), ne peut que favoriser l’économie algérienne. Rappelons à ce sujet que les produits importés seront moins chers, mais il n’est pas sûr que les importateurs, les commerçants et les opérateurs économiques – notamment les barons de l’informel – répercutent cette baisse sur le marché local.
En effet, depuis la crise financière de l’Europe et la baisse de l’euro de plus de 13 points, il y a environ deux mois et demi, les Algériens ne ressentent aucun changement significatif sur les prix à la consommation en provenance de la zone euro – ce qui confirme donc ce constat. Un autre inconvénient est le manque de transparence puisque seules les entreprises publiques peuvent répercuter la baisse des prix des produits importés, ce qu’elles n’ont pas fait jusqu’à présent. Elles justifient cela par les contrats d’importation à termes signés en début d’année – avant la chute de l’euro, donc. Selon Mohamed Ksasi, gouverneur de la Banque d’Algérie (Banque centrale), la règle du jeu inhérente au marché n’est pas respectée.
Si la Banque centrale prend en considération les variations des taux de change de l’euro et du dollar, les acteurs du marché parallèle de devises campent sur leur position, perturbant ainsi le moindre changement, même s’il est favorable à l’économie algérienne.
La monnaie du pétrole. Parallèlement, un débat est aujourd’hui d’actualité chez les experts financiers et pétroliers algériens. Ces derniers estiment que si les termes du change évoluent en faveur de l’Algérie, « l’effet ascenseur » entre le dollar et l’euro et le prix du pétrole va encore se faire ressentir. En effet, lorsque le prix de l’un baisse, l’autre aussi. Ce fut d’ailleurs le lors de la chute de l’euro où le prix du baril a chuté à 71 dollars.
Quoi qu’il en soit, jusqu’à présent, les avoirs financiers en dollar vont gagner en valeur. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, a exprimé son mécontentement contre la proposition du ministre des Privatisations, Abdelhamid Temmar. ce dernier suggérait de rapatrier une partie des avoirs nationaux placés à l’étranger. Pour certains économiste algériens, c’est le moment opportun de prendre les initiatives et d’investir de façon « intelligente » – comme le font, selon eux, les Chinois. L’État devrait s’orienter vers l’acquisition de parts dans les grandes entreprises européennes et les mettre en synergie avec le développement industriel des entreprises algériennes. Par ce moyen, il peut engranger le savoir-faire et le transfert de technologies que les sociétés françaises s’abstiennent d’accorder à Alger. Il s’agit d’ailleurs d’un des sujets de divergence concernnant l’Accord d’association économique, signé en septembre 2005.
Accord de partenariat. Autre avantage significatif : la renégociation par l’Algérie de l’accord de partenariat avec l’UE, qui s’est déroulée le 15 juin dernier. Lors de ces pourparlers, la partie algérienne a tiré le maximum de la situation de l’UE pour rectifier les erreurs du passé.
Les Algériens sont conscients de ne pas avoir beaucoup gagné après cinq ans de partenariat. Ils ont ouvert leur marché aux entreprises européennes sans obtenir le prix souhaité. « Il y a 2 milliards de dollars par an de manque à gagner », révélait à Arabies Mourad Medelci, ministre des Affaires étrangères, lors d’un passage à Paris. Et d’ajouter : « Pour 1 dollar exporté vers l’UE, l’Algérie importe 20 dollars. Ce, alors que nos importations ont augmenté de 80 %, passant de 11,2 milliards de dollars, en 2005, à 22,6 milliards, en 2009. »
Quant aux investissements promis par les Européens, ils n’ont pas été au rendez-vous, sauf au niveau des hydrocarbures. Ce dont Alger n’a évidemment pas besoin pour développer ses exportations hors hydrocarbures… Ce round de renégociation a permis, selon les experts, de rectifier le tir en imposant aux interlocuteurs de l’Algérie de nouvelles conditions. Qu’il s’agisse de la mise à niveau des entreprises algériennes, du repositionnement de l’exportation des produits agricoles sur les marchés européens, et du changement de destination des investissements de manière à ce qu’ils soient répartis sur tous les secteurs de l’économie algérienne.
À la veille de ces réunions, les proches collaborateurs du Premier ministre algérien affirmaient que le gouvernement est bien déterminé à tout remettre en l’ordre. « Les Européens ne peuvent plus se dérober, ils n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre et ils sont dans une situation difficile au niveau financier, ce qui implique des concessions », souligne-t-il.
Au Maroc, il faudra attendre le début de l’année 2011 pour évaluer l’impact réel de la crise financière et de la baisse de l’euro sur l’économie marocaine – selon certains économistes de la place casablancaise. Ces derniers estiment que le déficit commercial pourrait s’aggraver et les transferts des Marocains qui résident à l’étranger (MRE) chuter.
Néanmoins, la demande locale devrait probablement sauver la mise, le taux de croissance demeurant « économiquement correct ». Les observateurs remarquent que, depuis mars dernier, le Maroc renoue avec une reprises, relative certes, mais qui suscite le retour  des opérateurs, notamment au niveau du marché financier.
Pour Salaheddine Mezouar, « nous pouvons dire que le Maroc est pour l’instant épargné ». Le Royaume a pris, juste après le début de la chute de l’euro, des mesures pour limiter toute répercussion négative sur son économie. Dans ce contexte, il n’a cessé de lancer des signaux positifs en direction des investisseurs locaux et étrangers. Ainsi, en décrochant la note « Investment Grade » de la dette souveraine à long terme auprès de l’agence internationale Standard & Poor’s, le Maroc a aussitôt annoncé son arrivée imminente sur le marché international des capitaux.
Selon des sources concordantes auprès du ministère des Finances et de l’Économie, ce dernier a fait marche arrière en ce qui concerne le programme d’endettement qui devrait démarrer dans les prochaines semaines et qui porte sur une dette souveraine en euros (Euro Bonds). Cet emprunt vise au financement d’une partie du déficit budgétaire évalué à 4 % du PIB. Au niveau de l’Union des banques marocaines, les experts pensent que l’économie locale pourrait être affectée par la situation financière de la zone euro. Le tout, en dépit du taux de croissance enregistré pour le premier trimestre de l’exercice en cours et qui se situe aux alentours de 4,6 %.  
Les Marocains sont apparemment conscients des effets négatifs que pourraient engendrer l’instabilité des économies des pays de l’UE sur leur économie.
Dans ce cadre, rappelons que l’Espagne, qui a de grosses difficultés financières, est le deuxième partenaire commercial du pays – après la France et devant l’Italie et l’Allemagne. D’autant que le Maroc a obtenu, à l’automne 2009, le statut d’associé privilégié de l’Europe, le plaçant dans une situation meilleure que celle d’un partenaire économique. Ce qui n’est pas encore le casdes deux autres états maghrébins signataires de l’Accord d’association économique : Tunisie et Algérie.
Précisons que les échanges avec la zone euro représentent 70 %. De plus, Rabat reçoit des aides se chiffrant à 700 millions d’euros tous les trois ans. Bref, l’économie marocaine devrait tout de même être touchée par les répercussions de la crise financière européenne et la baisse du taux de change de sa monnaie unique.
Côté cour, les analystes financiers prévoient un recul des aides étrangères, notamment européennes. Idem pour les investissements en provenance de l’Europe. Dans ce contexte, ces derniers se sont réduits de moitié, ne dépassant pas 500 millions de dollars à la fin du mois de mars 2010 – contre 1,1 milliard à la même période, en 2009. Parallèlement, les réserves en devises de Bank al-Maghrib (Banque centrale) ont connu une dépréciation de 11 milliards de dirhams (soit 1,3 milliard de dollars). C’est dû à la baisse des revenus en devises en provenance de la zone euro. Rabat craint, par ailleurs, des mesures restrictives qui pourraient être appliquées par le gouvernement espagnol dans le cadre de sa politique d’austérité à l’égard des virements de ses travailleurs immigrés.
Le prix de la crise. Les réserves en devises auprès de la Banque centrale ont enregistré un recul de 5 % au cours des quatre premiers mois de l’exercice en cours. Ces réserves représentent aujourd’hui 21 milliards de dollars – contre 22,3 milliards à la même période, l’année précédente. De plus, les avoirs nets en devises auprès des banques commerciales ont connu une diminution de 44 % au premier trimestre de 2010. Les économistes maghrébins considèrent que le pays est en train de payer  le prix de la crise financière et de la baisse de l’euro.
Cette faiblesse de la monnaie unique et du pouvoir d’achat dans la zone euro pourrait se répercuter de manière très négative sur les exportations marocaines, qui dépendent à 66 % des marchés européens.
Côté jardin, la dette extérieure du Maroc, estimée à 17 milliards de dollars, devrait profiter de la baisse de l’euro puisque 73 % de la dette est dans cette monnaie – contre 18 % seulement en dollars. Le tout au moment où le PIB pour 2010 est évalué à 100 milliards de dollars.
Les experts du FMI accordent un satisfecit à l’économie et à la finance marocaine – c’est aussi le cas de la Banque mondiale et des agences internationales de notation. La croissance prévue au Maroc est multiplié par cinq par rapport de celles des pays de l’Union européenne, malgré la récession qui frappe les exportations industrielles.
En recevant le 9 juin dernier une délégation du FMI, le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, Taoufic Baccar a tenu à préciser : « La Tunisie poursuit de très près l’évolution de la situation dans la zone euro. » Il ne cache pas ses préoccupations à l’égard du flou prédominant en raison des effets de la crise des dettes souveraines et des politiques d’austérité déjà adoptées par plusieurs État européens.
Taoufic Baccar a fait comprendre à ses interlocuteurs de l’institution financière internationale que la situation inquiétante de l’Europe, principal partenaire économique et financier de la Tunisie, devrait inciter le pays à plus de vigilance afin de tenter de créer davantage d’emplois et de préserver les équilibres macroéconomiques.
Les doutes tunisiens. La Tunisie a, le mois dernier, constitué un comité de contrôle de la situation économique et financière afin de contrecarrer les éventuelles répercussions de la crise européenne sur son économie. Parmi les taches de ce comité : suggérer des propositions qui seraient à même de garantir sa défense, et assurer la réalisations des objectifs fixés par le Plan de développement 2007-2011. Le gouvernement tunisien veut à tout prix régler 40 % de ses importations en dollars et les 60 % qui restent en euros.  
De son côté, l’expert financier Khaled al-Naïfar prévoit que la hausse du dollar face à l’euro aura des effets négatifs sur la balance commerciale de la Tunisie, notamment, en ce qui concerne les importations des produits de première nécessité : blé, huiles, sucre, pétrole et fer, qui sont facturés en dollars. En revanche, il estime que le recul de l’euro aura des effets positifs au plan de l’importation pour les équipements et les produits semi-finis. Cela réduirait la marge des pressions inflationnistes étrangères et se répercuterait positivement sur le consommateur local.  
Un autre son de cloche émane de certains membres de l’Utica (patronat tunisien). Ces derniers craignent un impact certain au cas où la crise financière européenne perdurerait. En effet, les trois quarts du commerce extérieur tunisien se font avec l’UE. Pis, la Tunisie a toujours procédé à la dévaluation glissante de sa monnaie pour rendre les exportations plus compétitives. Si l’euro continue sa plongée, cette marge risque de se réduire – ce qui se traduira par une compétitivité amoindrie pour les exportateurs locaux.
La situation de la Tunisie est donc plus délicate que celles des autres pays maghrébins partenaires de l’UE. C’est pour cette raison que le gouvernement a anticipé les menaces réelles au cas où la crise perdurerait dans la zone euro. Parallèlement, un sérieux appel à la rationalisation des dépenses publiques a été récemment lancé. Un autre message est adressé pour la sauvegarde de la balance de paiement. Bref, Tunis déploie tous les efforts nécessaires pour épargner à son économie et à sa finance les effets de la crise européenne.


   
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