On raconte que, énervés par le
franc-parler de Géha (personnage doué d’humour et
de bon sens qui vécut sous le règne du calife abbasside
Al-Mahdi) et jaloux de sa popularité, des courtisans se
plaignirent au sultan : « Géha
répand le scandale et la sédition, en proclamant
qu’il est plus savant que Votre Majesté. » Furieux, le sultan le convoque et le met en
présence d’un âne : «
Puisque tu es omniscient, tu vas apprendre à lire à ce
baudet ; si tu n’y parviens pas, tu auras la tête
tranchée. » Géha
s’incline : « Je souhaite un
délai de cinq ans pour m’acquitter de cette tâche. » Les proches de Géha sont anéantis. Mais
il les rassure : « Ne vous
inquiétez pas. Dans cinq ans, l’âne aura
trépassé ou notre cher sultan aura été
rappelé à Dieu ; à moins qu’il n’ait
été détrôné par une révolution
de palais ! »
Les aventures de Géha imprègnent la
culture des élites et du peuple d’une
génération à l’autre, depuis douze
siècles, des rives de l’Euphrate au littoral atlantique.
Cette histoire enseigne qu’il est vain de se fixer des objectifs
insensés, et qu’il est sage de s’allier le facteur
temps. Voilà pourquoi, peut-être, les interlocuteurs du
président Bush, les journalistes et l’opinion publique au
Machrek ont accueilli avec scepticisme ses rodomontades et ses
promesses mirobolantes, lors de sa tournée de janvier
2008… George Bush et ses proches du Parti républicain sont
en très mauvaise posture face au peuple américain, alors
que pointent des échéances électorales cruciales.
Assurant sacrifier à « la cause de la démocratie au Moyen-Orient et
de la sécurité d’Israël », Bush n’a cessé de mentir sur les
capacités nucléaires de l’Irak, puis de
l’Iran. Il a sacrifié la vie ou
l’intégrité physique de milliers de GI’s,
propulsé l’antiaméricanisme à des sommets
inégalés, alimenté le terrorisme islamiste,
renforcé l’absolutisme dans les mondes arabe et musulman,
mobilisé et rapproché du territoire israélien les
organisations antisionistes les plus déterminées et
hostiles. Un grand quotidien français cite même, le 17 janvier,
le chef d’un groupe paramilitaire de Gaza, proche du Fatah de
Mahmoud Abbas : « L’intifada a
commencé avec des pierres, a continué avec des cocktails
Molotov, s’est poursuivie avec des balles et, aujourd’hui,
avec des explosifs. Et nous ne nous en tiendrons pas là. »
Bref, condamné par son incurie à se
voir décerner le titre peu envié de « président
le plus mauvais de l’histoire des états-Unis », George Bush semble se
réveiller enfin. Mais, s’étonnant devant un de ses
hôtes arabes que la démocratisation de la région et
la sécurisation d’Israël ne soient « toujours pas au rendez-vous », il ne semble pas avoir compris que la potion magique
qu’il a administrée à l’Orient est en fait un
poison mortel. Obstiné, influencé par des va-t-en-guerre,
Bush est tenté de généraliser la stratégie
du tapis de bombes. Pourquoi pas l’Iran, puis le Pakistan,
pendant qu’une Europe plus atlantiste que jamais neutraliserait
le Liban et le Soudan ? La Maison Blanche approuve peut-être
encore ce qu’écrivait dans le Jerusalem Post l’expert
Max Abrahms, trois mois après l’entrée des troupes
à Bagdad : « C’est
l’Iran qu’il faut désormais traiter. Car ce pays
maîtrise la technologie nucléaire bien mieux que
l’Irak et constitue la base arrière du Hezbollah libanais,
du Hamas et du Djihad islamique palestiniens. »
Il faut reconnaître que, lors de son escale
dans les territoires occupés, George Bush a adopté un
langage très avenant, témoignant d’une
lucidité nouvelle : « Le
statu quo est inacceptable. Je comprends que les Palestiniens soient
frustrés par le mur et par les innombrables check points qui leurs sont
imposés. L’extension des colonies doit être
stoppée, et les implantations sauvages
démantelées. Un accord doit stipuler la fin de
l’occupation et prévoir des indemnisations au profit des
réfugiés. La création d’un état palestinien
viable et continu a trop tardé ! »
La crédibilité de la profession de
foi de George Bush en Cisjordanie souffre surtout des retards
accumulés et des délais irréalistes qu’il se
fixe, désormais. Loin de s’employer à
résoudre la question palestinienne d’emblée,
dès son élection à la tête de l’exécutif, le
président semble en percevoir, aujourd’hui seulement, la
gravité… Moins prudent que Géha, George Bush se
fait fort de résoudre six décennies de tragédie en
un an, « avant le terme » de son mandat… Pour tout dire, cette
démarche n’est pas sans précédent : Jimmy
Carter et Bill Clinton n’ont-ils pas attendu leur fin de
règne pour tenter, sans succès, de donner plus de lustre
à leur présidence en résolvant la crise
politico-militaire la plus grave qui menace l’Humanité ?
Et que dire du Premier ministre britannique Tony Blair, qui a
pieusement passé ce problème sous silence durant ses
fonctions, avant de nous dévoiler son ambition de le
résoudre ? Géha le Sage doit se retourner dans sa
tombe…