à la veille du cinquième anniversaire de l’accession au trône du souverain saoudien, un premier bilan s’impose pour mieux présenter et saisir les contours de l’action multidimensionnelle du roi Abdallah.
Par Philippe baran
La promotion du dialogue interreligieux, la présence active au sein du G20, la défense de la stabilité et de la paix dans le Golfe et au Moyen-Orient, l’exercice d’un leadership arabe et musulman… Telles sont les lignes directrices d’une diplomatie saoudienne active sous l’égide du roi Abdallah ben Abdel Aziz al-Saoud.
Le 18 juin 2010, le souverain saoudien entame une tournée vers trois continents, en commençant par le Maroc. Il participe au sommet du G20 à Toronto (Canada), où il aura l’occasion de rencontrer le nouveau Premier ministre britannique, David Cameron,
et d’autres leaders présents. Puis il se dirigera vers les états-Unis pour s’entretenir avec le président Barack Obama de différentes questions politiques et économiques d’intérêt commun. La quatrième étape de cette tournée aura lieu à Paris pour l’inauguration de l’exposition Routes d’Arabie, le 12 juillet, au Louvre, et pour tenir son quatrième sommet avec le président français Nicolas Sarkozy.
Cet activisme souligne à juste titre le poids de l’Arabie Saoudite sur la scène internationale en tant que puissance régulatrice du marché énergétique et qu’acteur jouant la stabilité et la modération. On se souvient de la fameuse « courbette » du président Obama devant le roi Abdallah lors du sommet du G20 de Londres, en avril
2009. Elle exprime la politesse d’un jeune président envers un vieux sage oriental et elle traduit aussi l’alliance privilégiée entre le royaume saoudien et l’hyperpuissance mondiale.
Avec la crise financière internationale s’est achevée l’une des phases de l’ordre économique et financier mondial. Bien que ses effets aient atteint le monde
entier, l’Arabie Saoudite demeure parmi les pays solides économiquement et financièrement. De tous les pays du G20, c’est celui qui a dépensé le plus pour soutenir son économie, avec 3,3 % du PIB en 2009. Le royaume a prévu 400 milliards de dollars d’investissements, d’ici à cinq ans, dans diverses infrastructures.
Responsabilité commune. La présence du roi au G20 n’est pas uniquement formelle. Les grandes chancelleries s’accordent à dire que « l’Arabie est un élément important et efficace, tant dans son environnement direct qu’à l’étranger ». Pour les milieux économiques saoudiens, la responsabilité commune ne signifie pas uniquement aider à résoudre les crises, mais aussi être une force de proposition.
Dans les états membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), un durcissement s’annonce : on croit qu’aujourd’hui il ne s’agit plus pour les grandes puissances d’émettre des ordres et d’exercer des pressions, puisque le monde a changé et que de nouvelles puissances émergent. Si les responsabilités sont partagées équitablement, il faudra également que les efforts le soient. Pour Riyad, ce forum est une occasion pour rétablir la place de tous les pays influents dans la réalité économique. Au fil du temps, le roi s’est imposé parmi les grands de ce monde, grâce au poids économique et politique du royaume. La contribution saoudienne, en tant qu’état donateur, dans le financement du Fonds monétaire international (FMI) est un exemple de son rôle positif. Concernant les liens saoudiens avec l’Europe, l’Union européenne (UE) – en tant que grand acteur commercial et économique – et l’Arabie Saoudite – en tant que grand producteur d’hydrocarbure – sont amenées à coopérer et à intensifier leurs liens. Depuis les années 1970, les relations politiques entre les deux parties connaissent une évolution constante et fructueuse.
L’Europe importe environ 3 millions de barils par jour en provenance du Golfe, soit 45 % de ses importations pétrolières. L’UE est le premier acheteur de pétrole et le premier fournisseur de l’Arabie Saoudite (38 % des importations saoudiennes).
Sur un tout autre plan, sous le règne du roi Abdallah, la question du dialogue des civilisations et des religions
est devenue une priorité saoudienne. Au travers d’initiatives successives, le roi compte défendre l’image de l’islam et faire face aux prophéties du « clash des civilisations ». Pour une meilleure écoute et un respect mutuel entre les peuples, il initie un processus, par étapes, afin de promouvoir un dialogue utile entre les différentes religions, tout en véhiculant un message de paix universel.
Depuis les attentats d’Al-Qaïda, perpétrés contre l’Arabie Saoudite, à partir de mai 2003, la lutte contre le terrorisme va de pair avec un effort pédagogique et une « guerre d’idées » contre l’extrémisme et les tenants d’une ligne qui dénature le message tolérant de l’islam. Tout en préparant un avenir empreint de tolérance, la direction saoudienne attachée à ses responsabilités en tant que puissance musulmane, décide de suivre la voie du dialogue, seul moyen efficace pour renforcer l’entente à l’intérieur, et développer des visions communes avec l’Autre (les autres pays et les autres religions) à l’extérieur.
Traduisant les intentions en actes, le roi Abdallah a tendu la main à des dignitaires d’autres religions. En novembre 2007, il avait rencontré le pape Benoît XVI, une première entre un souverain pontife et un roi saoudien régnant. En mars 2009, devant le conseil de la Choura, il précisa sa pensée et ses stratégies : « les guerres, les conflits et les chocs des civilisations ont affaibli les
valeurs de fraternité et de paix dans la Communauté internationale et ont impliqué les religions dans les conflits et le fanatisme. Des éléments négatifs ont menacé la sécurité et la stabilité de cette communauté et ont attisé la haine et l’hostilité entre les peuples. Notre responsabilité islamique et humanitaire nous a incités à adopter une initiative pour diagnostiquer la situation internationale et offrir
un projet civilisé permettant de sortir de la crise de la déliquescence morale et politique ». En effet, la démarche du roi s’est concrétisée lors de la conférence de La Mecque en juin 2008. Le roi a tenu une conférence réunissant 600 représentants du vaste monde musulman dans le but de « dire au monde que nous sommes la voix de la justice et des valeurs morales de l’homme, de la coexistence et du dialogue ».
Cette rencontre fut suivie par la conférence de Madrid en juillet 2008. Ce fut la deuxième étape de la mise en œuvre d’une vision islamique des relations internationales. à Madrid, le roi a adressé au monde le message de l’oumma musulmane en déclarant que l’islam est une religion de modération, de juste milieu et de tolérance. Il a appelé à mettre l’accent sur le facteur humain commun entre les fidèles des religions et des cultures et à mettre en exergue les valeurs nobles de chaque religion et culture, dans le
respect de la spécificité de chacune. Quelques mois plus tard, le roi s’est montré très actif au sommet des Nations unies pour le dialogue interreligieux, en novembre
2008 (80 pays s’exprimaient à New York pour la cohabitation entre cultures et civilisations). Cette action
soutenue fait progresser la cause du dialogue entre religions et civilisations.
Sous l’impulsion du roi, l’humanisme et la fraternité ont marqué de nombreux points contre le fanatisme et l’intolérance.
Puissance arabe et musulmane. L’Arabie Saoudite, cœur de la péninsule Arabique et berceau de l’islam, est une puissance arabe et musulmane. La géopolitique et l’Histoire se conjuguent pour léguer à Riyad un rôle particulier : la défense de ces intérêts arabes et musulmans. Le royaume développe une politique panislamique active. C’est Djeddah qui accueille le siège de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), fondée en 1969. C’est la seule organisation intergouvernementale qui s’appuie sur un référent religieux. Composée actuellement de 54 états, elle représente un forum de débat et une instance de concertation et de promotion de solidarité entre 1,3 milliard de musulmans de tous les continents.
Même avant la création de l’OCI, l’Arabie Saoudite avait lancé, au début des années 1960, des organisations panislamiques comme la Ligue islamique mondiale, le Forum mondial de la jeunesse, l’Union mondiale des mosquées et le Secours islamique mondial, tout en aidant à l’épanouissement et à la construction de mosquées et de centres culturels musulmans à travers le monde.
L’Arabie Saoudite est un acteur indispensable pour la stabilité et la paix au Moyen-Orient. L’initiative du roi Abdallah, adoptée en 2002, apparaît plus que jamais comme le principal document pour faire progresser la cause de
la paix. L’après-guerre de Gaza et l’avènement d’une nouvelle administration américaine, replacent cette initiative comme l’axe autour duquel tournent les différents efforts en cours. Sans un dialogue franc et confiant, sans la réconciliation interarabe et interpalestinienne, et sans un sérieux engagement de la Communauté internationale, le cercle vicieux risquerait de durer et le conflit deviendrait
insoluble.
Intervenir sur tous les fronts. Face à l’affaiblissement du système régional arabe secoué par les tiraillements régionaux (Irak, Liban, développement du rôle iranien, déchirure interpalestinienne), la diplomatie saoudienne – qui constate les revers américains sur le plan régional et qui s’inquiète de la montée en puissance de Téhéran et de ses alliés – juge nécessaire d’intervenir à visage découvert sur tous les fronts. Le ton particulier du discours du roi, lors du
sommet économique du Koweït (janvier 2009), indiquait que le choix entre la paix et la guerre n’existerait pas toujours et que l’offre de paix arabe n’était pas destinée à durer éternellement.
à première vue, le geste de réconciliation interarabe visait à l’apaisement avec l’axe Damas-Doha, tout en se plaçant comme interlocuteur indispensable de la nouvelle administration américaine. Ce choix vise le retour à la coordination avec Damas au Liban et en Irak, et par rapport aux autres
questions régionales. Mais ce geste s’inscrit aussi dans le cadre d’un choix politique plus large pour ne pas laisser le champ libre à l’Iran, toujours à la recherche du leadership musulman autour de la question palestinienne.
Depuis la fondation du CCG, Riyad œuvre à la construction d’un pôle régional stable et actif. Avec le roi, l’entente entre les pays frères est le mot d’ordre.
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