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Economie
monde arabe 
Le grand frisson économique
Alors que retombe l’euphorie qui a entouré le printemps arabe, les analystes, plus cartésiens, s’attaquent au coût financier des soulèvements dans la zone Mena. Vertigineux…

Par Atique NAQVI
 
Que vous regardiez les chaînes d’informations télévisées, que vous lisiez les journaux, que vous soyez connecté sur Internet ou que vous discutiez avec des analystes du Moyen’ÄëOrient, il est fort probable que l’expression « printemps arabe » revienne à de multiples reprises. Mais que cela signifie’Äët’Äëil pour le commun des mortels et pour ceux qui ont – ou qui auront – une influence sur ces Arabes qui ont envahi les rues. C’est difficile à dire, car les informations sont incomplètes et la situation pour le moins floue. Ce qui est clair, en revanche, c’est que le visage du Moyen’ÄëOrient et du Maghreb a radicalement changé en 2011. Espérons que ce soit pour le mieux…
Alors que l’euphorie des révolutions arabes plane encore dans l’air, certains ont déjà commencé à mesurer les coûts des soulèvements dans la région. Geopolicy, une société de conseil à l’international, a été la première à compiler des données brutes. Des chiffres qui nous racontent que les contestations populaires qui ont frappé l’Afrique du Nord et le Moyen’ÄëOrient en 2011 – le fameux « printemps arabe » – ont déjà coûté à la région plus de… 50 milliards de dollars ! Ce sont surtout l’égypte, la Syrie et la Libye qui ont payé le prix fort, mais sans un programme de soutien régional, les effets de ce printemps arabe pourraient conduire à une… régression globale. Ce sont les chiffres qui le disent.
Ce sont les pays producteurs de pétrole qui ont su éviter ou maîtriser les rébellions qui s’en sortent le mieux. Et selon les données du Fonds monétaire international (FMI) analysées par Geopolicy, ce sont les états qui ont connu des troubles civils intensifs ou que le printemps arabe a fait basculer dans les conflits qui risquent d’être les grands perdants à court terme.
Finances publiques. Libye, Syrie, égypte, Tunisie, Bahreïn et Yémen ont tous beaucoup souffert économiquement : 20,6 milliards de dollars de coût pour leur PIB ; 35,3 milliards pour leurs finances publiques…
Au Yémen et en Libye, ces dernières ont chuté en même temps que les revenus tandis que leurs gouvernements s’effondraient. Le Yémen a ainsi vu ses recettes diminuer de 77 %, la Libye s’affichant à 84 %… Et ces chiffres n’intègrent pas les coûts inhérents aux pertes humaines, aux dommages subis par les infrastructures et au déficit d’affaires ou d’Investissements directs étrangers.
Cependant, la région dans son ensemble bénéficie du printemps arabe d’un point de vue économique. Les pays riches en pétrole qui ont su éviter les révoltes – ou qui ont su les gérer – devraient en tirer le plus de profit. Geopolicy souligne le fait que les émirats arabes unis (EAU), le Koweït et plus particulièrement l’Arabie Saoudite ont tous accru leurs revenus publics.
En Arabie Saoudite, l’impact sur les recettes de l’état est positif, en hausse de 25 %. Et les EAU sont montés jusqu’à 31 % ! Les soulèvements au Moyen’ÄëOrient ont poussé les pays riches et relativement stables (Arabie Saoudite, EAU, Koweït et Qatar) à annoncer des dépenses publiques exorbitantes.
L’Arabie Saoudite, par exemple, avait annoncé 126,7 milliards de dollars de dépenses publiques en 2009. Pour 2010, le montant est passé à 144 milliards. Et en février 2011, le royaume a alloué 36 milliards aux dépenses d’état, assortis de 130 milliards supplémentaires au mois de mars.
Le projet clé qui justifiait cette seconde manne financière était la construction de 500 000 logements supplémentaires pour un investissement total de 66,7 milliards de dollars. Mais d’autres programmes étaient également concernés : baisse des coûts d’éducation, ajout de deux mois aux bourses étudiantes, création de 60 000 postes liés au ministère de l’Intérieur et augmentation du salaire minimum à 800 dollars par mois. Et ce ne sont que quelques initiatives parmi d’autres. Le fonds d’investissement saoudien Jadwa estime ainsi que le montant véritable de ces dépenses a atteint la somme record de 219 milliards de dollars en 2011.
« En réponse au challenge sans précédent qu’est le printemps arabe, durant toute l’année 2011, les pays membres du Conseil de coopération du Golfe [CCG] ont surtout pris tout un train de mesures économiques et financières. Ces mesures diffèrent d’un pays à l’autre, mais toutes sont avant tout destinées à éviter des troubles sociaux potentiels », explique Nael Shehadeh, chercheur à la Fondation du Centre de recherche du Golfe (GRCF).
« Les mesures économiques annoncées en Arabie Saoudite ont certainement allégé les tensions existantes, mais elles ne valent que pour les problèmes à court terme et sûrement pas pour les difficultés structurelles auxquelles le pays fait face. Alors que ces sommes doivent en principe dynamiser l’activité du secteur privé, l’annonce de postes supplémentaires dans le secteur public aura l’effet opposé. Les emplois ainsi créés ne feront qu’ajouter à l’énorme masse de fonctionnaires du royaume, une mesure qui n’est ni durable ni productive à long terme.
écart des salaires. Ensuite, le rehaussement des allocations de chômage à environ 2 000 rials est à mettre en balance avec les 3 000 rials de salaire moyen du secteur public. Dès lors, quel intérêt pour les Saoudiens de chercher des postes dans le privé ? Enfin, le fait de perpétuer l’écart significatif des salaires entre les secteurs public et privé ne fera que réduire encore plus cet intérêt », écrit ’Äëil dans un travail de recherche.
Au vu de leur petite population nationale, les EAU sont dans une position économique plutôt stable. Mais le pays doit faire face aux mêmes difficultés que les autres états membres du CCG : surcoût des produits alimentaires, fort taux de chômage des jeunes et manque de logements abordables, selon Shehadeh. D’autant que se pose aussi la question du développement des cinq petits émirats du Nord, financé par le budget fédéral. Les mesures économiques entérinées jusque ’Äëlà incluent des subventions sur le pain et le riz, la promesse d’une augmentation de 70 % des pensions militaires et l’investissement de 1,9 milliard de dollars dans les prêts immobiliers – dont quelque 1,6 milliard sont destinés aux émirats du Nord, pauvres en ressources. De quoi élargir les goulots d’étranglement qui menace la région et la capitale, Abou Dhabi.
Et le chercheur de la GRCF de poursuivre son analyse avec le Qatar. Son gouvernement a dégagé une enveloppe de 8,1 milliards de dollars qui intègre des hausses de salaire dans les secteurs public et privé (pour un montant de 2,75 milliards) ainsi qu’une augmentation des pensions de retraite et des allocations de la main’Äëd’œuvre du secteur privé. étant donné que moins de 10 % des Qatariens travaillent dans le privé, les augmentations vont essentiellement – mais pas exclusivement – profiter à la communauté locale. Il faut dire que l’état du Qatar jouit d’une situation bien différente de ses voisins, avec un taux de chômage estimé à 0,5 % – le plus bas au sein du CCG et l’un des plus faibles au monde –, un PIB dont le taux de croissance vient de grimper de 15 % et dont le montant par personne est le plus élevé de la planète. En conséquence, le pays n’a pas à craindre d’importantes tensions sociales.
Oman. « à la suite des protestations, dont l’escalade a commencé en février 2011 quand des manifestants sont tombés sous les balles des forces de sécurité, le gouvernement d’Oman a débloqué 1,3 milliard de dollars en nouvelles allocations sociales en sus de la création de 50 000 nouveaux emplois. Il y a aussi le soutien des autres pays du CCG, qui devrait rapporter 10 milliards supplémentaires à Oman dans les années à venir », rapporte Shehadeh. Ce dernier ajoute que les changements annoncés au Koweït comprennent l’octroi d’une subvention de 4 000 dollars à chaque citoyen et une hausse des subsides sur certains produits alimentaires de base.
Bahreïn est dans une situation plus délicate étant donné que les manifestations pacifiques initiales, organisées pour revendiquer des améliorations sociales et placer les élus devant leurs responsabilités, ont dégénéré en violentes confrontations sectaires. Le pays doit maintenant surmonter de profondes fractures sociales qui ne seront pas guéries de sitôt… Le gouvernement a pourtant essayé d’appliquer quelques mesures, dégageant une enveloppe de 6,6 milliards de dollars pour la construction de nouveaux logements. Par ailleurs, Bahreïn est supposé bientôt profiter de l’aide de 10 milliards promise par ses voisins du CCG. En conséquence, le PIB du royaume devrait augmenter de 3,6 % en 2012 puis de 4,7 % en 2013. Des chiffres qui restent toutefois assez loin de ceux enregistrés avant le grand plongeon de 2011, selon l’analyste…
Parmi les pays qui ont vécu le printemps arabe, l’un des coups les plus durs a été porté à l’économie égyptienne à travers son secteur vital : le tourisme. La manne touristique, qui représente 10 % du PIB égyptien, s’affiche ainsi à 9 milliards de dollars pour 2011, en baisse d’un tiers par rapport à 2010 selon les chiffres officiels. Résultat, le PIB de l’égypte s’est réduit de 4,2 % sur le seul troisième trimestre pour une hausse globale de 1,8 % à la fin de l’année fiscale, en juin.
Nul doute qu’il y a des avantages à vivre dans la mondialisation, mais la connexité économique moderne a elle aussi ses challenges à relever. L’effondrement de Lehmann Brothers a ainsi plongé les états’ÄëUnis dans une récession qui est devenue planétaire. De la même façon, l’effet de domino du printemps arabe a été ressenti bien au’Äëdelà des régions concernées.
Selon le cabinet de conseil Grant Thornton, à l’échelle mondiale, ce sont en effet les affaires de l’Amérique du Nord qui ont le plus souffert du tumulte du printemps arabe. « Les affaires, dans le monde entier, continuent d’en mesurer les coûts. Au niveau mondial, l’impact négatif des troubles a touché plus de 22 % des activités. Un chiffre qui est encore plus élevé en Amérique du Nord, où un quart des affaires sont concernées », lit ’Äëon dans le rapport.
Pour l’essentiel, cet impact s’est manifesté sous la forme d’une hausse des prix du carburant, qui a boosté les coûts d’opération et de production. En mai 2011, le baril de Brent brut a ainsi atteint 118,7 dollars. Soit son cours le plus haut depuis le mois d’août 2008… Aujourd’hui, les prix du pétrole approchent 100 dollars le baril.
Dans les pays qui se relèvent à peine du printemps arabe, l’investissement mondial sera nécessaire pour faire face aux futurs besoins en pétrole, selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), basée à Paris. Avec une demande globale en pétrole qui devrait atteindre 99 millions de barils par jour d’ici à 2035, l’AIE estime que le secteur énergétique nord’Äëafricain aura besoin de 2,7 trillions de dollars pour répondre à la demande…
Approvisionnement. Un autre impact sur les affaires, selon le rapport de Grant Thornton, est que certaines routes d’approvisionnement ont été coupées. Cela implique des délais de livraison plus longs par voie maritime et l’usage d’une logistique plus complexe pour les compagnies. Du fait de ces perturbations commerciales liées au printemps arabe, le milieu des affaires en Turquie, par exemple, a rapporté un impact négatif sur 53 % de ses activités. Mais les pays du Golfe qui ont réussi à contrôler les protestations, tels que les émirats arabes unis, ont profité de leurs infrastructures logistiques. L’an prochain, le port de Dubaï devrait ainsi voir son trafic augmenter de 6,6 % pour une croissance moyenne de 5,7 % d’ici à 2016, selon les prévisions de Business Monitor International.
Grant Thornton rapporte aussi que, malgré l’impact du printemps arabe, seulement 6 % des entreprises américaines se déclarent moins enclines à développer des affaires au Moyen’ÄëOrient. Ce sont les pays du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui se montrent les plus circonspects, 17 % des sondés déclarant des probabilités d’affaires à la baisse dans cette région.
Les sombres nuages de l’incertitude ne se dissiperont qu’avec la création d’emplois, l’amélioration de la gouvernance et des mesures concrètes pour bâtir une société civile forte. « La croissance est insuffisante. Le printemps arabe l’a démontré très clairement. Si l’on ne crée pas assez d’emplois pour la main’Äëd’œuvre grandissante, si les bénéfices ne sont pas largement redistribués et qu’ils restent entre les mains de quelques privilégiés, et si tout cela n’est pas accompagné par une bonne gouvernance et une protection des populations les plus vulnérables, le développement échouera », prévient Nemat Shafik, directeur général adjoint du FMI.
Un récent débat du FMI sur le printemps arabe a fait émerger trois problèmes principaux dont la résolution est cruciale pour offrir aux citoyens un meilleur accès à l’opportunité économique : la gouvernance et l’environnement des affaires, l’accès à la finance et la protection des plus faibles. Une bonne gouvernance est une condition fondamentale au développement économique du Moyen’ÄëOrient, ont expliqué les experts.
Capitalisme de copinage. Pour Shaukat Tarin, ancien ministre des Finances du Pakistan, la culture du « capitalisme de copinage », omniprésente au Moyen’ÄëOrient, provient d’un manque de culture démocratique. « Les partis politiques qui sont arrivés au pouvoir n’ont aucune expérience de démocratie inclusive et responsable, ils reposent traditionnellement sur des leaders charismatiques », explique’Äët’Äëil en ajoutant que, du fait de cet héritage de l’autoritarisme, la région aura besoin de renforcer sa structure institutionnelle pour favoriser la démocratie.
Directeur général du Forum de recherche économique égyptien, Ahmed Galal pense que « c’est à travers une bonne gouvernance qu’on peut prendre des mesures qui servent l’intérêt de la majorité de la population, car chaque voix compte. C’est aussi à travers une bonne gouvernance que les gouvernements peuvent prendre des engagements crédibles, parce que les gens les croiront ».
Cependant, l’ingrédient clé reste la transparence pour le ministre tunisien des Finances, Jaloul Ayed, qui a notamment déclaré lors de ce séminaire du FMI : « Assumer ses citoyens est important, et cela implique de les tenir informés… » Et d’ajouter que lesdits citoyens sont désormais capables de voir sur Internet des documents attestant qu’un gouvernement a promis de bâtir une école, une route ou un hôpital. Capables, aussi, de tenir leurs leaders pour responsables…
Débats et séminaires n’ont pas fini de fleurir à propos des pays de la zone Mena qui sont en pleine renaissance. Mais le constat d’urgence exprimé par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair est bien réel. « à moins que les gens ordinaires constatent des progrès tangibles sur les trois prochaines années, il y aura d’énormes répercussions populaires, a’Äët’Äëil déclaré lors du sommet du Forum économique mondial organisé en Jordanie. La démocratie, ce n’est pas que le vote, c’est tout un état d’esprit qui a mis des siècles à se développer au Royaume’ÄëUni et qu’on ne peut obtenir en quelques semaines, pas même en quelques années. »
Pour Blair, le printemps arabe offre l’opportunité d’installer le Processus de paix au Moyen’ÄëOrient sur une base plus stable : « Cela altère les positions des deux camps et de ce fait, nous avons une chance de faire des progrès. » Mais comme il le dit lui’Äëmême, un nouvel échec compliquerait encore plus la situation dans la région…
Croyez’Äële ou non, Tony Blair, qui est maintenant le représentant officiel du Quartet des Nations unies pour le Moyen’ÄëOrient, dit cette fois la vérité. n


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