Par Zakia DAOUD
La nouvelle Moudawana marocaine, entrée en vigueur en février 2004, a 6 ans. On peut donc analyser avec recul ses modalités d’application et les changements juridiques importants qu’elle a apportés au statut des femmes : obtention dans un délai convenable (environ six mois) d’un divorce, désormais judiciaire avec octroi facilité des pensions alimentaires, la répudiation étant déconseillée ; égalité des droits et des devoirs dans le mariage, abolition du devoir d’obéissance de la femme, coresponsabilité du couple dans la direction de la famille, tuteur matrimonial supprimé ; polygamie réglementée ; âge du mariage fixé, pour les deux sexes, à 18 ans ; partage des biens acquis pendant le mariage envisageable sous forme de contrat
annexé à l’acte de mariage.
Contrairement aux prévisions pessimistes des détracteurs du Code, qui n’ont d’ailleurs exprimé leur insatisfaction que de manière très ténue, les mariages sont restés au même niveau annuel et les divorces n’ont pas explosé, la principale modification étant qu’ils sont désormais davantage réclamés par les femmes.
Mais le texte n’est pas encore assez connu, les tribunaux de la famille sont encore en nombre
insuffisant et les juges ne sont pas assez formés à l’application d’un texte difficile. Il ne supprime rien, ni la polygamie, ni la répudiation, ni le khol, divorce par rachat… Il empile, il ajoute, il cumule, il modifie l’esprit, mais ouvre ainsi la voie à toutes sortes d’interprétations et donc de dysfonctionnements, par les lectures diverses que l’on peut en faire. Car il faut faire des efforts d’interprétation d’un texte qui est lui-même un effort d’interprétation de la loi coranique.
Le bon vouloir judiciaire. L’égalité des deux sexes en matière de divorce est du seul ressort du juge, qui concentre ses efforts sur les
audiences de réconciliation prévues par la loi et tend à négliger la procédure de consentement mutuel.
Les principaux dysfonctionnements concernent le mariage des mineures, qui représenteraient, selon toutes les enquêtes, 10 % du total, alors même qu’il y a un recul de l’âge du mariage en général et que le nombre de célibataires croît parmi les trentenaires urbains des deux sexes.
Ainsi en 2007, 85 % des demandes de dérogation pour le mariage des mineures ont été acceptées, spécialement dans les campagnes, les juges cédant aux cas particuliers avancés par les parents. Elles n’auraient plus été que de 60 % en 2008, mais restent importantes alors même que, dorénavant, l’âge moyen des mariages est de 28 ans. Pour la polygamie, 1 400 à 1 500 demandes de dérogation sont acceptées chaque année. Il y aurait un recul général du phénomène à 0,27 % du total, mais néanmoins une persistance.
Les dispositions concernant le partage des biens se heurtent à une grande résistance, les femmes n’osent pas y faire référence. La question demeure taboue. Les dispositions concernant l’héritage ne sont pas touchées par la nouvelle Moudawana, même si certaines associations féministes commencent à y faire référence. D’où, alors que les avancées sont certaines et sans doute destinées à croître, un certain désenchantement quant à l’application de la Moudawana, mais qui tient davantage aux résistances sociétales qu’au texte lui-même.
En effet, la situation actuelle est contrastée. Les femmes marocaines ont obtenu des avancées juridiques, y compris la possibilité de transmettre leur nationalité à leurs enfants. La représentation politique a fait des bonds importants, non seulement depuis 2007 au
gouvernement (six ministres et secrétaires d’État), au Parlement (35 députées sur 325 dans la première chambre), mais également dans les municipalités et les communes : 3 406 femmes ont été élues en 2009, contre 127 auparavant, à la suite d’encouragements étatiques.
Une stratégie gouvernementale pour l’égalité instaure des quotas dans les postes de direction de la fonction publique, un
plan de lutte contre les violences conjugales est mis en place (30 000 plaintes de femmes, 700 plaintes d’hommes) et 350 centres d’écoute installés. Les femmes représentent plus de la moitié de tous les stades de l’enseignement. Leur présence dans la vie publique et dans toutes les professions est massive : 35 % des médecins de la santé publique sont des femmes, elles représentent 42 % des institutrices et 24,5 % des professeurs du supérieur.
Le tiers des journalistes est désormais féminin et 5 000 femmes, au moins, dirigent des entreprises – en majorité des PME de services. La famille marocaine a accompli, entre 1970 et 1980, une révolution sociétale de nature à rompre le système anthropologique et patriarcal : la procréation est passée de 7 à 5,5 puis à 2,5 enfants par femme. Quant à la contraception, elle est observée officiellement par 63 % d’entre elles.
Pour autant, on constate une profonde modification dans les esprits, qui n’est pas au diapason de ces avancées juridiques, politiques et sociétales, si bien que l’on peut formuler l’hypothèse que si la proclamation de la Moudawana était intervenue au plus fort de la poussée féministe, entre 1985 et 1995 par exemple, elle aurait confirmé une tendance, tandis qu’aujourd’hui elle paraît presque en porte-à-faux.
Opposition. Selon des enquêtes, 75 % des Marocains seraient opposés à la suppression du tuteur matrimonial, 44 % approuvent la polygamie, 70 % se déclarent musulmans avant d’être Marocains, une majorité (84 %) se dégage pour le port du foulard, voire de l’habit islamique intégral – 66 % des femmes y seraient favorables.
Si la société marocaine bouge, c’est très lentement : l’endogamie reste très importante, 25 % au premier degré de cousinage et 29 % au second, soit 52 % des mariages, lesquels sont basés avant tout sur la foi de la femme plus que sur tout autre considération. Toutes les enquêtes donnent des indices concordants d’une retraditionnalisation patente, d’une religiosité accrue, majoritairement du fait des femmes, nombreuses dans les rangs des
partis et des associations islamistes : elles représenteraient la moitié des adhérents de l’association de cheikh Yacine, Al-Adl wal Ihsane, et sont nombreuses à occuper des postes dirigeants dans les rangs du Parti de la justice et du développement (PJD), qui pratique une auto-censure sur les mœurs et brandit la lutte contre ce qu’il appelle « le relâchement moral ». Cette prégnance est devenue si importante que des groupes de femmes très instruites et très diplômées ont entrepris de relire le Coran : elles y décèlent une égalité entre les sexes que les lectures rétrogrades et sexistes ont balayée.
Quid de la burqa ? Cette retraditionnalisation se répercute non pas sur le statut de la femme, Moudawana oblige, mais sur sa
condition. Elle se manifeste au niveau visuel avec la prédominance du port du foulard, dit parfois islamique, si les vêtures telles que hidjab et burqa restent largement minoritaires. Les citadins
sont plus conservateurs que les ruraux.
Cependant les enquêtes confirment que ce foulard, rassurant pour les hommes et pour la société, est moins un signe religieux qu’un signe identitaire et social. C’est d’ailleurs la conclusion d’une enquête de l’Association démocratique des femmes marocaines (ADFM) menée en 2007 et qui souligne un choix non vraiment réfléchi, imputable à la pression sociale dans une société où le machisme et le conservatisme gagnent du terrain au fur et à mesure que les lignes rouges sociétales sont franchies et que les tabous s’effacent.
Ce foulard est depuis une dizaine d’années un phénomène qui s’accentue, même s’il revêt des aspects très contrastés : il peut être une coquetterie puisqu’il y a des foulards avec jeans, talons aiguilles, voire vêtements moulants. Interrogée par un journaliste, une porteuse de foulard demande à entrer avec celui-ci dans une boîte de nuit. Le rapport au corps devient schizophrénique, avivé par les médias, les magasins et les franchises islamiques alimentant un marché spécifique de la consommation au côté des produits de luxe.
Des enquêtes démontrent que les filles voilées sont plus recherchées que les autres – tout ce qui est caché étant estimé comme plus attirant, voire plus sexy. Le foulard peut être aussi une protection permettant d’agir, de circuler plus librement, une habitude, une croyance, une idéologie, une peur – puisque les non voilées culpabilisent –, une mode, une manifestation de foi, un style, un bouclier et une ambivalence : les filles avec foulards vivent exactement comme les autres !
« Iqrâa en haut, c’est-à-dire voile, Rotana en bas, c’est-à-dire licence », déclare ainsi un garçon interrogé dans Tel Quel, et empruntant les deux termes à des chaînes moyen-orientales qui envahissent les écrans maghrébins et qui ont une énorme influence. Le phénomène est exactement le même dans les autres pays du Maghreb. Il dénote une islamisation rampante et une moyen-orientalisation des sociétés maghrébines. Aujourd’hui, les rues du Maghreb ressemblent davantage à celles du Moyen-Orient qu’à celles du Maghreb d’antan.