Pierre Boilley, professeur d’histoire de
l’Afrique contemporaine à Paris, évoque le
passé récent
des Touaregs au Mali et au Niger.
Propos recueillis par Mamadou sy-savané
Il est communément admis que les Touaregs
sont des Berbères. D’où viennent-ils exactement ?
Les Touaregs sont bien des Berbères. Quand
vous étudiez leur langue, vous trouvez des
éléments, différents selon les régions, qui
appartiennent au tronc berbère. Elle est apparentée
à celles d’Afrique du Nord, avant l’arabisation
– comme le kabyle, le chleuh. Il est difficile de dire
d’où ils viennent. Pendant la colonisation, certains ont
affirmé qu’ils descendaient de chevaliers croisés !
On peut penser qu’ils sont descendus progressivement
d’Afrique du Nord vers l’intérieur puis vers le sud
du Sahara. Ces migrations ont débuté dès
l’Antiquité. Elles ont peut-être été
accélérées lors de l’invasion hilalienne,
qui a entraîné des déplacements. On sait aussi
qu’ils se sont métissés avec des populations
sahariennes déjà installées – certainement
des populations noires.
Pourriez-vous nous faire un historique des
premières rébellions touarègues, en
différenciant le Mali du Niger ?
La première révolte touarègue
après les indépendances fut celle du Nord du Mali, entre
1963 et 1964. Elle ne concernait que les Touaregs de l’Adagh
– de la région de Kidal. Les Touaregs de Tombouctou
n’y ont pas participé. Pour l’Adagh, la
rébellion émanait surtout de la classe aristocratique. La
population touarègue a finalement été
concernée, notamment par la répression militaire, mais
les rebelles n’étaient pas très nombreux.
La deuxième date des années 1990.
Les événements de Tchin-Tabaraden au Niger, en mai 1990,
occasionnèrent un soulèvement limité au
départ. La répression fut importante. Une situation
insurrectionnelle a pu être observée le mois suivant au
Mali, à partir de l’attaque de Menaka. Plus tard, au
Niger, le gouvernement a eu affaire à une rébellion. Au
Mali, la signature des accords de Tamanrasset, puis du Pacte national
en 1991, permit de donner un cadre légal au retour à la
paix. Le retour au calme eut lieu en 1996. Au Niger, il y a eu un
accord de paix, en 1997-1998. Les Touaregs du Mali et du Niger se sont
rebellés, pas ceux d’Algérie. Au Mali, ce sont les
Touaregs et les Maures qui se révoltèrent ensemble. Au
Niger, les milices arabes s’opposaient aux Touaregs,
alliés à une partie des Toubous.
Qu’est-ce qui différencie les
Touaregs du Mali de ceux du Niger ?
Les Touaregs sont une population segmentée
en groupements politiques. Il y avait un groupe centré sur le
Hoggar, les Kel Ahaggar, un autre dans l’Adagh, au Mali – les
Kel Adagh –, d’autres autour d’Agadez, au Niger, et
de l’Aïr. Ils étaient constitués d’un
certain nombre de lignages qui se déclinaient en classes
sociales : nobles, non-nobles mais libres, castes et esclaves. Cette organisation a
évolué, mais certains de ses traits sont toujours
observables. La limite sud des Touaregs au Mali est la région de
Gourma. Au Niger, on trouve des Touaregs sur les 4/5e du
territoire.
Plusieurs thèses ont tenté
d’expliquer les rébellions. Quelle est la vôtre?
Il y a certainement
du racisme chez les Touaregs, mais ils ne sont pas les seuls. Le
critère de la couleur n’est pas déterminant car on
retrouve une variété de complexions : du noir anthracite
au blond avec des yeux bleus. Chez les Touaregs, les esclaves ont
souvent été des Noirs. Mais le racisme ne suffit pas pour
tout expliquer.
Si on prend en exemple la rébellion des
années 1963-1964 au Mali, on constate que
l’autorité coloniale avait réservé un sort
particulier aux Touaregs. Ils n’ont pas été
recrutés pour les deux guerres mondiales et l’école
a été très tardivement implantée dans leurs
régions. Ils n’ont pas participé à
l’Indépendance du Mali, ce qui s’est traduit par une
faible représentation dans les instances dirigeantes. à cela s’est
ajoutée une méfiance des représentants de l’état, issue de la
création avortée de l’Organisation commune des
régions sahariennes. Votée en 1957, sous
l’impulsion de Félix Houphouët-Boigny – futur
président de Côte d’Ivoire –, la loi
décidant de la création de ce territoire devait assurer
la mainmise française sur des régions à vocation
énergétique. C’était sans compter sur les
parlementaires soudanais – de l’actuel Mali –
nigériens, mauritaniens… qui s’opposèrent au
projet.
Dès l’Indépendance, le pouvoir
entreprit des réformes sociales, notamment la suppression des
mariages dispendieux. Ces réformes ne furent pas
précédées d’une campagne d’explication
en zone touarègue. Autre sujet de discorde : la présence
de militaires dans le Nord, assimilée à une occupation
des Sudistes. Selon moi, la rébellion de 1963-1964 vient
d’une incompréhension politique et d’un sentiment de
recolonisation du Nord par le Sud. Sa répression a
préparé d’autres révoltes et a
renforcé la méfiance de l’état à
l’égard du Nord, jugé frondeur.
Par la suite, les différentes
sécheresses qui décimèrent une part du cheptel et
le chômage des jeunes dans les zones septentrionales
poussèrent des Touaregs à émigrer en Libye, en
Algérie ou dans la péninsule Arabique. Le régime
de Kadhafi a enrôlé un grand nombre de Touaregs. à la formation
militaire acquise s’est ajouté un désir
d’organisation politique qui conduira à des mouvements
rebelles. La Libye n’a jamais été pourvoyeuse
d’armes aux rebellions touarègues. L’armement
provenait de trafics et de déserteurs de la Légion
islamique du président libyen. Au début, les rebelles
touaregs étaient peu équipés. C’est au fil
des combats qu’ils ont constitué des stocks. Leurs atouts
résidaient dans leur bonne connaissance du terrain et leur
entraînement en Libye.
Ces révoltes ont des origines politiques et
économiques. Une population marginalisée n’a pas
accès au pouvoir ni aux ressources matérielles. Les gens
se sont mobilisés sur ces questions plus que pour tout autre
chose. En attestent leurs revendications.
Comment définissez-vous le rôle de
l’Algérie, où vit une importante communauté
touarègue ?
Le pays a servi de passage et de base
arrière, surtout pour évacuer les blessés. En
1963-1964, Alger a été très proche du Mali, allant
jusqu’à faire obstruction aux déplacements
des rebelles. Pendant la rébellion des années 1990, Alger
a assis sa diplomatie sur la médiation, ce qui lui a permis
d’être un acteur incontournable.
Alors que l’on croyait que les accords
signés conduiraient à un apaisement, on assiste à
un soulèvement au Mali et au Niger. Comment l’expliquez
vous ?
Ce sont de petits mouvements qui n’ont pas
le soutien de la population. L’armée malienne – qui
compte dans ses rangs des anciens rebelles touaregs, comme prévu
par l’Accord de paix de 1996 – n’a pas ces
réflexes répressifs. Ces groupes peuvent être
composés de gens pensant l’application de l’Accord
trop lente. Ils peuvent aussi être guidés par le
romantisme de la rébellion, surtout pour les jeunes. Il peut y
avoir des raisons politiques liées à un conflit entre les
anciennes classes aristocratiques, qui ont conservé leurs
privilèges et qui intègrent les services de l’état, et les autres.
Mais nous sommes loin de la mobilisation du passé. Ce qui se
passe au Niger me semble plus grave, avec un mouvement structuré
par le Mouvement des Nigériens pour la justice qui
dépasse le cadre touareg. Il a dernièrement
opéré des opérations militaires importantes. La
situation est donc loin d’être réglée.