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La Renaissance de l’art islamique
William Robinson, à la tête du département tapis et arts islamiques de Christie’s, a pu vivre ces dernières années l’engouement suscité par les arts islamiques. Retour sur une véritable ascension.

William Robinson reçoit des ribambelles de courriels d’une ligne. Spécialiste international à la tête du département tapis et arts islamiques du Christie’s, il est chargé, entre autres tâches, de répondre aux questions de personnes qui pensent être tombées sur de précieuses œuvres d’art.
La plupart de ces pauvres diables sont en général tombés sur des faux. Mais en de rares occasions, ces courriels suscitent une réaction immédiate de sa part. Comme celui qu’il a reçu de l’héritier d’un industriel allemand ayant découvert une collection d’ouvrages au titre « à l’air islamique » et « plutôt vieux ».
« En lisant ce message, j’ai tout de suite su que c’était une collection extraordinaire », déclare l’expert. Il saute dans un avion pour Munich et roule toute la nuit pour rencontrer le neveu de Theodor Sehmer, le lendemain. Ces ouvrages étaient cachés dans une série de tunnels reliant le pavillon de chasse de M. Sehmer, en Bavière, aux maisons du domaine. L’industriel était mort dix ans plus tôt, et ses proches avaient barré l’accès à ces tunnels.
L’art de la découverte. William Robinson aide l’héritier à déclouer les dernières planches pour découvrir la collection d’ouvrages islamiques la plus extraordinaire jamais trouvée au XXe siècle. Elle couvre la période médiévale, avec des livres provenant notamment d’Iran, mais aussi de la Samarkand timouride du XVe siècle, de l’Iznik ottomane du XVIe, de l’Iran safavide et de l’Inde moghole du XVIIe, et au-delà.
En consultant le catalogue de la vente de King Street, le cheikh qatari Saoud al-Thani lui-même a déclaré au vu des titres vendus que M. Sehmer devait être un collectionneur important. « C’est un compliment de la part du cheikh Saoud, qui est lui-même un important collectionneur », a déclaré William Robinson.
Personne n’a suivi les grands collectionneurs d’art islamique de plus près que l’expert britannique, au cours des trente dernières années. Il a rejoint Christie’s en 1982. La décennie la plus folle du marché de l’art islamique venait de se terminer brutalement après la révolution islamique iranienne.
Les familles riches et érudites d’Iran avaient dominé ce marché jusqu’au renversement du Shah. Quand William Robinson a rejoint le département d’art islamique, la plupart des experts craignaient que le marché ne s’assèche en l’absence des riches Persans qui avaient collectionné les œuvres durant toutes les années 1970.
« Personne ne savait quand le marché retomberait, et c’est là que les Arabes ont fait leur entrée », déclare M. Robinson. Le cheik Nasser al-Sabah du Koweït a ouvert une galerie pour exposer sa collection personnelle, en 1982.
L’expert estime que la révolution iranienne a créé un vide qui a poussé les collectionneurs arabes curieux à s’aventurer sur le marché de l’art. Dans ces premières années, les Koweïtiens étaient les plus présents.
Les ventes ont de nouveau faibli à la fin des années 1980 et 1990, bien que les œuvres les plus remarquables continuent d’atteindre des prix impressionnants, d’après M. Robinson. « Sur tous les marchés, déclare-t-il, il y a souvent une ou deux personnes qui constituent des collections. Ce sont elles qui dominent le paysage. En général, leurs goûts sont peu variés, justement parce qu’elles se concentrent sur la constitution de leur collection. »
Le collectionneur irano-britannique Nasser David Khalili a été actif à la fin des années 1980. Sa collection d’art islamique, exposée à Abou Dhabi l’an dernier, vient d’arriver à Paris. Les Koweïtiens, qui s’étaient retirés après la guerre du Golfe, ont fait leur réapparition au début de cette décennie et ont fait preuve d’un entrain impressionnant.
En 1993, un lion maure en bronze du XIIe siècle a atteint la somme de 2,42 millions de livres (2,78 millions d’euros), triplant le record pour un objet d’art islamique. Puis, il y a eu ce que M. Robinson appelle la « secousse de 1997 ». Le cheikh Saoud du Qatar a acheté un parement de fontaine maure du Xe siècle. Les ventes ont été propulsées vers des sommets à partir de ce moment-là. Le cheikh Saoud a bouleversé les règles et fait exploser le plafond des prix. Les 3,6 millions de livres (4,1 millions d’euros) qu’il a versées demeurent un record pour l’art islamique.
À la fin des années 1990, le prix du pétrole est resté stable et l’économie s’est animée. De nouveaux collectionneurs arabes ont fait leur apparition sur le marché – à la grande joie de M. Robinson –, tentant de tenir la dragée haute au cheikh du Qatar. En 2004, Christie’s a organisé une vente d’art islamique qui a rapporté plus de 11 millions de livres (12,6 millions d’euros). Une flasque moghole rehaussée d’or et d’argent et incrustée de rubis et d’émeraudes, provenant de l’Inde du XVIIe siècle a atteint 2,9 millions de livres (3,3 millions d’euros), ce qui reste un record pour un objet provenant de ce pays.
Après 2004, le cheikh qatari, satisfait de sa collection, a cessé d’acheter. Le marché avait atteint son pic. « Depuis cette fameuse vente, les prix font les montagnes russes », déclare l’expert.
William Robinson, qui a étudié au Gonville & Caius College de Cambridge, fils d’un conservateur de musée de renommée internationale, dit s’être spécialisé dans l’art islamique en raison de la diversité et de la richesse de ce domaine. L’art iranien contemporain, par exemple, est un sujet à lui seul, et d’importance. Le cheikh du Qatar s’est concentré sur les objets en trois dimensions. En trente ans de carrière, l’expert ne s’est jamais ennuyé chez Christie’s.
Ce qui stimule son équipe en ce moment, c’est la vague d’intérêt pour la calligraphie. Pendant des décennies, elle est restée le parent pauvre de l’art islamique, mais elle est devenue tellement populaire auprès des collectionneurs que les noms des calligraphes médiévaux courent sur toutes les pages des catalogues des salles de ventes. « La plupart des collectionneurs occidentaux ne peuvent pas lire les calligraphies. Par le passé, on séparait les miniatures du reste et on les vendait à part. Aujourd’hui, si une page a une miniature d’un côté et une calligraphie de l’autre, on l’achète pour la calligraphie », explique-t-il.
Un record de 2007. La vente de Christie’s de 2007 a établi un nouveau record de prix pour un Coran et un manuscrit. Un Coran de Mésopotamie datant de 1203 et signé par Yahya Ibn Muhammad Ibn Omar a atteint la somme de 1,14 million de livres (1,3 million d’euros). L’autre domaine en vogue est l’art turc. Le fait que ce pays a produit certains des meilleurs calligraphes n’y est pas étranger. De plus en plus de collectionneurs s’y intéressent.
Les tapis continuent d’atteindre des prix faramineux, comme à l’habitude. En juin 2008, la succursale new-yorkaise de Christie’s a vendu un tapis de soie d’Ispahan 4,45 millions de dollars (5,12 millions d’euros), établissant un record, tout type de tapis confondus.
La grande question qui domine ce milieu est de savoir quand l’art iranien connaîtra sa renaissance. Le marché renouera-t-il avec l’effervescence des années 1970 ? Il y a dix-huit mois, à Dubaï, M. Robinson a vu quelque chose qui n’avait plus eu lieu depuis des décennies : de jeunes Iraniens fortunés participant activement aux enchères sur de gros objets.
« Même si la récession actuelle les a découragés de participer aux ventes récentes, nous savons qu’ils sont là, prêts à collectionner de nouveau ».
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