Des confins de la Syrie aux bords du Nil, en
passant par Israël, les problèmes liés au
contrôle et à l’exploitation des cours d’eau
pourraient déclencher de nouveaux conflits opposant des
États arabes à leurs voisins.
Par Khattar Abou Diab
La première opération commando de la
branche armée du Fatah de Yasser Arafat fut dirigée, dans
la nuit du 31 décembre 1964 au 1er janvier 1965, contre la
canalisation qui va du lac de Tibériade au désert du
Néguev. Plus tard, la guerre des Six-Jours de juin 1967 entre
Israël et les Arabes avait comme toile de fond le litige autour de
l’exploitation des eaux du Jourdain. La fixation des
frontières sur les rives du Chatt al-Arab et l’absence
d’un débouché maritime de l’Irak sur le Golfe
ont été à l’origine des deux guerres
destructrices en 1980 et 1990.
Ce rappel historique de certains
événements de la deuxième moitié du XXe
siècle montre que l’eau risque de demeurer un facteur de
conflits. Au fil des siècles, les fleuves ont
représenté dans la région une haute valeur
symbolique, notamment le Nil et l’Euphrate au bord desquels se
sont édifiées deux anciennes et brillantes civilisations.
Actuellement, avec des taux de croissance démographique qui
comptent parmi les plus élevés de la planète, le
Moyen-Orient a des besoins hydrauliques considérables.
L’eau, c’est le pétrole vert, dont la région
a besoin pour assurer sa sécurité alimentaire et ses
projets de développement.
Lors d’un colloque tenu à Paris en
novembre 2003 par l’Institut euro-méditerranéen,
son président et ancien ministre français des Affaires
étrangères, Hervé de Charette, a tiré la
sonnette d’alarme sur les risques de pénurie d’eau
dans le monde, alors que les besoins vont croître de 40 %
d’ici à 2025. Selon les récentes statistiques, 80
pays connaissent de grandes difficultés pour
s’approvisionner en eau douce. Au Moyen-Orient, les besoins en
eau vont augmenter sous le triple choc des sécheresses, de la
pollution et de la croissance démographique. La ressource
naturelle que l’on croyait intarissable commence à manquer
sérieusement et plusieurs pays de la région n’en
disposent que de 500 mètres cubes par an et par personne, soit
deux fois moins que le seuil minimal fixé par
l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture
(FAO).
Plus alarmant encore, le désert continue
à occuper 96 % de la superficie du monde arabe et
l’ensemble de la consommation d’eau
s’élève à presque 190 milliards de
mètres cubes, tandis que l’autosuffisance alimentaire
n’excède pas 6 %. Le cas d’Israël est
d’autant plus préoccupant : 80 % de ses ressources
hydrauliques se situent en dehors de ses frontières, ce qui
explique en grande partie sa politique expansionniste envers son
voisinage. Le contrôle des eaux souterraines de la Cisjordanie
est l’une des raisons essentielles du maintien de
l’occupation israélienne et une loi y interdit
formellement aux Palestiniens de forger des puits ou de construire des
stations de pompage sans une autorisation des autorités
israéliennes. Pour compléter ce sombre tableau, les
experts prévoient un déficit régional en eau
potable qui pourrait atteindre 100 milliards de mètres cubes en
2030, ce qui risque de faire monter la tension dans un environnement
régional déjà fort éprouvé par
l’interminable conflit israélo-palestinien, et les enjeux
pétroliers et géostratégiques dans un nouveau jeu
des nations autour du " Grand Moyen-Orient ".
Enjeux juridiques et politiques. Le partage des
eaux des fleuves traversant le territoire de plusieurs pays crée
des problèmes de différents ordres. Au Moyen-Orient, la
situation est certes plus compliquée compte tenu de la
persistance de vieux conflits régionaux et de divergences
d’intérêt entre les pays riverains des fleuves.
Le cas du Jourdain, long de 350 km, est le plus
litigieux entre Israël et ses voisins arabes. En 1954,
l’élaboration d’un plan américain du partage
des eaux n’a pas été admise par les antagonistes.
Mais, c’est en 1964 que le problème prend toute sa
dimension, après l’aboutissement, par les
Israéliens, d’un projet de pompage des eaux du lac de
Tibériade pour arroser le Néguev. En réponse, les
tentatives arabes du détournement des eaux du Jourdain
accentuent la tension qui mènera à la guerre de juin
1967.
Ultérieurement, la question du Golan syrien
occupé par Israël et foyer de plusieurs sources d’eau
devient un grand enjeu pour la paix régionale. La
dernière tentative américaine du règlement de ce
conflit syro-israélien, sous les auspices du président
Clinton, au printemps 2000, a été entravée par le
litige autour de la rive orientale du lac Tibériade.
Le plus important fleuve libanais, le Litani,
intéressait de près le mouvement sioniste, et c’est
grâce au président français Clemenceau, en 1919, au
Congrès de Versailles, que l’entité libanaise
intégrait le Djebel Amel au Sud-Liban et ses richesses en eaux,
malgré la demande du président du Congrès juif
mondial, Haïm Weizman, soutenue par le Premier ministre
britannique de l’époque Lloyd George.
Concernant les deux autres grands fleuves de la
région, le Nil et l’Euphrate, des arrangements ou des
conventions entre riverains ont permis jusqu’à maintenant
d’organiser le partage sans grandes difficultés. Pour la
Turquie, le véritable château d’eau de la
région, la tentation est toujours présente de faire de
l’eau de l’Euphrate son or blanc économique et
l’un de ses atouts politiques comme puissance régionale.
Cependant, les projets de " pipeline de paix ", lancés
avec euphorie par Turgut Ozal à la fin des années 80,
n’ont pratiquement intéressé, à
l’époque, qu’Israël. Mais récemment, une
solution plus alléchante pour les deux parties est
trouvée qui consiste à échanger les ventes
d’armes israéliennes contre les navires d’eau en
provenance d’Ankara.
Dans la période post-Saddam, le
rapprochement entre la Syrie et la Turquie a atteint un tel
degré que la Syrie a sollicité les bons offices
d’Ankara pour une reprise des négociations avec
Israël. Pour les partisans de la paix, ce rôle turc pourrait
être bénéfique. En effet, les affaires
régionales se trouvant enchevêtrées, avec
d’un côté un problème syro-turc par rapport
à l’Euphrate et, de l’autre, un problème
syro-israélien autour de Tibériade, un marchandage global
pourrait être envisagé pour assurer les
intérêts et les besoins de toutes les parties.
Toutefois, l’absence d’un droit
international concernant l’eau nécessite la
création de mécanismes de concertation régionale
et l’adoption de textes juridiques ponctuels pour gérer
les besoins hydrauliques au Moyen-Orient. L’eau, source de
tensions, peut être génératrice de vie et de
solidarité.
A lire également ce mois-ci dans le
magazine Arabies :
pas d’aide financiere sans
management
Accéder à l’eau potable est
une question vitale qui se pose aux pays d’Afrique du Nord et du
Moyen-Orient. Un spécialiste du secteur expose son point de vue
et fait une analyse de la situation : Adrian White, Le
président-directeur général de Biwater,
situé à Londres, supervise les activités de la
gestion de l’eau du groupe au Moyen-Orient, en Amérique
latine et en Asie