Par Paul-Marie DE LA GORCE
Le choc sans limites de l’attentat de Madrid
du 11 mars 2004 a, tout à coup, éclairé
d’une lueur tragique les dilemmes de l’Europe face à
la guerre que les états-Unis mènent aujourd’hui et
qui concerne, qu’ils le veuillent ou non, tous les états.
On peut regretter que, dans une partie de la presse occidentale, ait
prévalu, au moins quelques jours, une analyse superficielle et
contestable du résultat des élections espagnoles. Tout y
était mis sur le compte des " mensonges " du
gouvernement de José Maria Aznar pour orienter exclusivement les
soupçons vers l’organisation terroriste basque ETA. En
réalité, beaucoup d’indices ont pu justifier
d’abord sa thèse qu’il a rectifiée
lui-même, trop tard, mais c’est instinctivement qu’il
a réagi tant il était évident qu’un attentat
réputé " islamiste " serait indiscutablement la
sanction de son engagement en faveur des états-Unis dans la
guerre contre l’Irak.
Car tel est le fond des choses. Et la succession
des événements le montre. Aussitôt l’origine
de l’attentat clairement établie, s’est
réveillée d’un seul coup l’hostilité
massive du peuple espagnol à la guerre américaine
déclenchée l’année dernière, et au
soutien que José Maria Aznar a décidé de lui
accorder. Mais, somme toute, on ne comprend que trop pourquoi bien des
journaux occidentaux ont dévié leurs accusations sur la
première thèse du gouvernement concernant les
responsables de l’attentat. La victoire des socialistes
espagnols, c’est la défaite de tous ceux qui, ouvertement
ou discrètement, souhaitaient soutenir les états-Unis
dans leur guerre contre l’Irak, la défaite du " camp
américain " tel qu’il existe aujourd’hui, et
qui a d’innombrables partisans dans tous les pays
européens. Et si cruel que ce soit à dire, au point
qu’il est presque insupportable de l’écrire,
c’est une certaine victoire du " terrorisme ", puisque
la décision a été prise aussitôt par le
nouveau gouvernement de retirer les forces espagnoles d’Irak
d’ici le 30 juin.
Le choc de Madrid remet ainsi au premier plan des
préoccupations internationales les choix de l’Europe face
aux états-Unis. à l’origine lointaine de la crise
de l’année dernière, lors des préparatifs et
du déclenchement de la guerre contre l’Irak, il y eut la
politique française menée par le général de
Gaulle après qu’il eut mis fin aux entraves
résultant de la guerre d’Algérie : sa rupture avec
la politique suivie depuis les débuts de la guerre froide, sa
condamnation du système des blocs au profit d’une
politique indépendante, sa recherche d’une entente avec le
camp de l’Est, son refus de toute subordination envers les
états-Unis, sa lutte contre toutes les hégémonies,
au point qu’il s’opposa aux options américaines,
aussi bien pour la guerre du Vietnam que pour les crises du
Proche-Orient. Mais le fait est que cette politique française ne
fut suivie par aucun des autres états européens et
qu’il fallut l’extraordinaire aggravation du conflit
israélo-arabe et les secousses qui en ont résulté
pour que ceux-ci rejoignent les positions que la France fut longtemps
seule à suggérer. C’est par là que la crise
de l’année dernière prit une importance
exceptionnelle.
On peut la résumer en quatre points. La
France, dès l’origine, fit savoir que les inspections des
Nations unies en Irak devraient être prolongées ou
renforcées, mais que rien ne justifierait le
déclenchement de la guerre et qu’aucune résolution
du Conseil de sécurité ne devrait donc lui ouvrir la
voie. Le chancelier allemand Gerhard Schröder, sensible à
l’hostilité de l’opinion publique de son pays envers
la guerre annoncée, utilisa l’approche imminente des
élections législatives en Allemagne pour s’y
opposer catégoriquement. La Russie avait beaucoup à
perdre en s’opposant à la guerre voulue par les
états-Unis, en raison de ses bonnes relations avec ceux-ci et,
en particulier, pour écarter toute intervention
extérieure en faveur de la révolte des
Tchétchènes comme il y en avait eu
précédemment. Mais le président Poutine, convaincu
par Jacques Chirac que l’occasion s’offrait de faire un
premier pas vers un " monde multipolaire ", s’y opposa
malgré tout. La conjugaison des positions russe et
française conduisit enfin la Chine à s’y rallier,
alors qu’elle s’abstenait jusque-là, chaque fois que
le Conseil de sécurité de l’ONU avait à
prendre parti au Proche-Orient.
Ainsi se constituait une opposition
européenne à la guerre américaine, appuyée
par la Belgique et, dans une certaine mesure par la Grèce.
L’Espagne, un an après, vient de la rejoindre. Mais
c’est peu dire que les partisans de l’alignement sur les
états-Unis n’ont pas désarmé. Affaiblis par
le choc de Madrid, ils se sont renforcés par ailleurs.
L’Angleterre – qui restera toujours au côté de
Washington, même si Tony Blair doit être battu aux
prochaines élections – avait su, il y a un an, mobiliser
les états du centre et de l’est de l’Europe ayant
récemment adhéré à l’Union
européenne. Ils vont être rejoints par plusieurs autres,
dont tout indique qu’ils feront le même choix.
Numériquement, ils seront, dans ce camp, la majorité au
sein de l’Union. Ce sera plus manifeste encore quand la Turquie y
sera admise à son tour, car on ne saurait oublier qu’elle
est liée par un partenariat stratégique avec Israël,
et qu’ainsi elle pèsera de tout son poids sur les
positions de l’Europe à l’égard du
Proche-Orient. Dès maintenant, l’influence de la
diplomatie américaine sur les choix de l’Union
européenne s’exerce grâce à l’aide des
pays les plus sensibles à ses suggestions. Ainsi, la Commission
de Bruxelles avait-elle fait accepter les termes d’un partenariat
économique avec la Syrie, comme il en existe avec plusieurs
autres états du Bassin méditerranéen. Et
l’affaire paraissait donc conclue quand, à la suggestion
discrète et ferme des états-Unis, plusieurs gouvernements
européens ont demandé que s’y rajoute une condition
nouvelle portant sur l’élimination des armes de
destruction massive, que la Syrie pourrait détenir, alors que ce
sujet n’a jamais fait partie des termes d’un partenariat
économique avec l’Europe.
Comment donc pourrait tourner à
l’avenir l’évolution de l’Europe entre
partisans et adversaires de l’alignement sur les
états-Unis ? On peut juger archaïques les motivations des
états de l’est et du centre de l’Europe qui
invoquent, pour justifier leur choix, une menace provenant un jour
d’une Union soviétique qui, justement, n’existe
plus, et donc espérer que ce choix sera changé. Mais,
selon toute apparence, à une échéance impossible
à préciser dès maintenant. On peut aussi penser
qu’en Italie Silvio Berlusconi échouera, comme José
Maria Aznar, aux prochaines élections, mais il n’est pas
sûr que les dirigeants italiens qui lui succéderaient
infléchissent une politique qui date, au fond, des lendemains de
la seconde guerre mondiale. En Allemagne, la victoire éventuelle
des chrétiens-démocrates pourrait rapprocher la politique
allemande des options américaines, mais ils devront tenir compte
aussi des orientations profondes de l’opinion publique allemande
qui a massivement soutenu Gerhard Schröder dans son opposition
à la guerre.
En définitive, c’est une bataille de
longue haleine qui se livre parmi les Européens.
L’alignement sur les états-Unis demeure la tentation
principale de la classe politique et des milieux dirigeants, tous pays
confondus. Mais l’esprit public, en très forte
majorité, y est hostile. S’il peut trouver un cadre
politique et social pour s’exprimer, comme ce fut le cas en
France et comme l’Espagne vient d’en offrir un autre
exemple, il peut peser d’un poids grandissant.