Par Guy Brown, le Caire
Lorsque Sami el-Raghi, président de la
compagnie minière australienne Centamin, arrive en Égypte
en 1992, c’est pour inspecter le dépôt
minéral de Rosette, pas pour investir dans la recherche
d’or. Mais, en discutant avec le président de
l’Autorité des mines et des études
géologiques égyptiennes (EGSMA), il voit sur un mur un
papyrus vieux de 3 200 ans, représentant une carte du vieux
district de prospection de Fawakhir. « Cela a piqué ma
curiosité », raconte El-Raghi. Il découvre
qu’elle a été dessinée au cours du
règne de Seti I. La carte originale, découverte à
Louxor, est aujourd’hui exposée dans un musée en
Italie.
« La carte est détaillée et
précise autour de la zone de Fawakhir, explique El-Raghi.
C’est un travail incroyable pour l’époque ; il
s’agit de la plus ancienne carte géologique de
l’histoire. On est en droit d’être
impressionné par les personnes qui ont tracé leur chemin
jusqu’à cette région isolée à des
centaines de kilomètres de leur capitale, probablement à
pied ou à cheval. »
Entêtement. El-Raghi prend alors
l’avion jusqu’à Louxor, puis un taxi pour parcourir
200 kilomètres. « En tant que géologue,
j’étais littéralement saisi par le potentiel
minéral apparent de la zone », affirme-t-il. Il fait 300
autres kilomètres jusqu’à Sukari, pour trouver la
même chose. « J’avais la certitude que des mines
d’une richesse hors norme attendaient d’être
découvertes, pas seulement dans les zones que j’avais
observées, mais dans tout le désert oriental. Quelque
chose me travaillait, toutefois. Pourquoi, avec tout ce potentiel
apparent, n’y avait-il aucune compagnie minière ? »
Et d’ajouter que ces compagnies écument le monde pour
trouver de rares projets miniers, s’aventurant sur des terrains
inhospitaliers ou dans des régions à hauts risques
politiques. Mais la bureaucratie et les lois minières
égyptiennes s’avèrent trop hostiles. El-Raghi ne
s’arrête pas là. Il retourne au Caire et signe avec
le gouvernement égyptien une lettre d’intention pour
examiner le désert oriental. Il sélectionne ensuite les
zones pour lesquelles il veut présenter une demande de
concession. Un accord est signé en bonne et due forme, et prend
effet le 28 janvier 1995.
El-Raghi a toujours voulu être
géologue, et a émigré en Australie alors en pleine
fièvre du nickel. Il y trouve un travail dans une
société américaine. « Ils m’ont bien
formé et m’ont accordé une confiance aveugle,
note-t-il. J’ai profité de leur expérience, de leur
conservatisme et de leurs énormes capacités
financières pour les convaincre, avec tout l’enthousiasme,
la précipitation et l’ardeur de ma jeunesse, de
s’attaquer à des projets dont ils ne se seraient pas
approchés en temps normal. »
Il a le sentiment d’accomplir sa
destinée en établissant une opération
minière en Égypte ; il est né à Alexandrie.
Toutefois, il fait preuve de prudence. « Je craignais que mon
amour pour ce pays n’ait affecté mon jugement technique et
qu’il m’ait fait voir des choses qui n’étaient
pas vraiment là. » Il engage alors un
géologue-conseil, dont la renommée et la prudence sont
mondialement connues, pour avoir une seconde opinion. « Il a
reconnu que le potentiel était là. C’était
suffisant pour moi. »
S’il n’était pas né en
Égypte, El-Raghi serait probablement resté à
l’écart du pays, comme l’on fait les autres
compagnies minières. L’EGSMA, établie en 1896,
n’a jamais encouragé la prospection de l’or,
estimant que les pharaons avaient extrait la plupart du minerai, et que
les dépôts restants ne seraient pas commercialement
viables. « L’Égypte a un énorme
problème, affirme El-Raghi. L’EGSMA n’a ni
l’expérience ni la connaissance nécessaires pour
capitaliser sur notre succès. Ils ne connaissent rien à
la prospection, et ne veulent rien savoir. »
Manque d’investisseurs. Le géologue
ajoute que cette autorité ne sait pas comment attirer des
investisseurs dans le secteur minier. « L’EGSMA ignore la
manière dont les autres gouvernements modifient leurs
régimes fiscaux pour attirer ces investissements. » Pour
lui, l’approche est mauvaise : « L’idée de
mettre en place et de lancer un appel d’offres est
erronée. Bien qu’inexpérimentée,
l’EGSMA explique aux investisseurs dont c’est le
métier ce qu’ils doivent chercher, où le chercher
et le prix que cela va leur coûter. »
Centamin a dû travailler dans le cadre
d’une concession de partage des profits avec le gouvernement.
L’EGSMA adopte ce modèle car elle prétend
qu’il profite à l’économie nationale.
Cependant, celui-ci est en contradiction avec les accords de
prospection en vigueur dans les autres pays. Centamin contacte les
Bourses du Caire et d’Alexandrie, mais l’autorité
responsable des marchés de capitaux se révèle peu
coopérative. El-Raghi abandonne toute négociation avec
elle et réussit à s’inscrire sur le marché
des investissements alternatifs de Londres. Il est déçu
que les investisseurs égyptiens aient perdu cette
opportunité de placer leurs capitaux dans Centamin.
En décembre, le gouvernement
égyptien annonce son intention de délivrer des
soumissions de prospection d’or pour la région du
désert oriental, y compris Hurghada et Marsa Alam sur la mer
Rouge. Cela suggère un changement d’attitude sur la
prospection de l’or. « Il n’y a aucun changement
d’aucune sorte, affirme El-Raghi. En fait, l’EGSMA recule
même, avec le départ à la retraite des
collaborateurs les plus expérimentés. » Mais les
progrès de Centamin ont suscité de
l’intérêt hors d’Égypte. « La
communauté minière internationale commence à
reconsidérer radicalement l’idée de travailler en
Égypte, confie El-Raghi. À la suite des succès de
Centamin, l’Égypte est passé du « non »
au « peut-être » sur les cartes
d’investissements miniers. Mais il faudra qu’une loi de
prospection équitable soit instituée en Égypte
pour que l’on voie venir des investissements importants dans le
pays. » Malgré ces succès, l’EGSMA et le
ministère responsable des ressources minières parlent de
créer des entreprises gouvernementales pour travailler dans la
prospection, ce qui est en contradiction avec le désir
avoué du gouvernement de se concentrer sur la privatisation.
Mise en production. Tandis que la lutte continue,
le projet Sukari avance vers la mise en production. Centamin envisage
une opération de 5 millions de tonnes par an pour produire plus
de 8 500 000 grammes d’or. Cette usine pourrait évoluer
jusqu’à 10 millions de tonnes par an et une production de
17 000 000 grammes d’or. Selon El-Raghi, « peu de mines
dans le monde possèdent une telle capacité ».
Les processus de prospection moderne sont
très différents du battage au tamis des anciens et des
chercheurs de la ruée vers l’or californienne au XIXe siècle.
Aujourd’hui, on déplace des montagnes pour quelques
grammes. Au milieu du XXe siècle, l’extraction
était profitable dès 32 grammes d’or par tonne.
Aujourd’hui, un gramme suffit.
D’énormes excavateurs creusent sans
discontinuer. Les rochers sont ensuite envoyés à une
usine de traitement pour y être broyés. Puis ils passent
dans des cuves contenant du charbon actif et du cyanure dilué.
Le cyanure décompose le rocher, et l’or
s’échappe pour s’accrocher au charbon actif. Le
résultat est fondu pour créer de l’or liquide, qui
sera coulé en lingots prêts à être
envoyés à une fonderie, et enfin mis sur le
marché. « Nous espérons démarrer la
construction vers la fin de l’année et fondre notre
premier lingot au début de 2004 », déclare
El-Raghi. Les employés égyptiens et étrangers
travaillent d’arrache-pied, mais la bureaucratie cause des
retards. Il a fallu cinq ans pour que les grues sortent de la douane,
avant de pouvoir commencer les forages exploratoires en 2002.
Sukari est le premier de 10 projets que Centamin a
proposé pour le désert oriental. « C’est un
projet en développement, se préparant à entrer en
production. Nous allons déplacer une partie de notre personnel
et les installations de forage sur Barramyia et Fawakhir dans les
prochains mois pour qu’ils soient prêts pour le
développement. Notre plan de développement prévoit
un investissement de plus de 750 millions de dollars dans ces projets. »
Le plan englobe 10 mines, 7 usines et 6 nouvelles villes
fermées. Les opérations développées,
Certamin pense employer 3 000 personnes directement et 12 000
indirectement.
Selon El-Raghi, il suffirait de 10 compagnies
minières connaissant le succès de Centamin pour apporter
chaque année 10 milliards de dollars à
l’économie égyptienne. Plus longtemps
l’économie stagnera, plus il y aura de chances que le
gouvernement examine sérieusement cette question. Entre-temps,
El-Raghi a déménagé en Égypte pour tisser
davantage de liens avec les responsables gouvernementaux et
l’EGSMA. Il souligne qu’il poursuivra ses efforts pour que
le gouvernement comprenne que la prospection peut faire de
l’Égypte le pays le plus prospère du Moyen-Orient.