La reprise qui se dessine depuis 1997 a
hissé le secteur touristique au premier rang, en terme
économique. La dynamisation de celui-ci est aussi
l’œuvre d’un homme : Mohamed ben Amour,
président du tour opérator KTH et de la
Fédération du tourisme de la CGEM.
Par J. L. Vincent de Loire
Malgré des atouts indéniables, voire
exceptionnels – la diversité de ses paysages, sa culture
et sa proximité avec l’Europe –, le Maroc
touristique ne décollait pas. Pis encore, il régressait
face à ses concurrents méditerranéens : gestion
déplorable, surendettement, mauvais positionnement, coûts
trop élevés, absence de politique commerciale agressive,
non-renouvellement du parc hôtelier entre autres,
l’avaient, depuis 1987, rendu vulnérable. La crise du
Golfe en 1990-1991, puis l’attentat de Marrakech en 1994,
ajoutés à ces facteurs, ont provoqué une chute
sensible des entrées. La reprise qui se dessine depuis 1997 (+ 45
%) a hissé le secteur touristique au premier rang en terme
économique, sans pour autant résoudre les tares
accumulées.
Projet de société. Mais le tourisme
marocain a ses militants. Mohamed ben Amour en est un. Il a
consacré sa vie au tourisme, en passionné et en homme
d’affaires. Après des études commerciales, puis la
Sorbonne à Paris, dans les années soixante, il entre
à la Royal Air Maroc et s’occupe de la
représentation de l’Amérique du Nord, situé
à New York. En 1972, il fonde son tour opérator, KTH, et,
en 1985, il loue 12 hôtels de l’État dans diverses
villes du Maroc. En 1995, à la faveur de la privatisation de
certains hôtels, il en achète deux, à Fès et
à Rabat, et en construit un à Ouarzazate qui accompagne
l’évolution de cette ville du sud devenue le pôle
cinématographique marocain. KTH est donc à la tête
de 1 200 lits et de quelque 1 000 employés, ce qui pourrait
suffire à occuper son homme. Mais Ben Amour, en militant du
développement, veut inscrire sa démarche individuelle
dans une optique nationale, conscient qu’il faut lever les tabous
pour dynamiser le tourisme national. D’ailleurs, il
reconnaît que, durant trente ans, il a prêché dans
le désert, face aux autorités qui ne prenaient pas les
mesures adéquates.
À force d’obstination, consacrant
plus de 70 % de son temps à cette activité militante, Ben
Amour finit par se faire entendre : depuis janvier 2001, le tourisme
est érigé « en priorité nationale »,
« en moteur du développement et de la croissance »,
en partie principale du « djihad économique et social »
par Mohamed VI. Et, au delà, souligne Ben Amour, « en
projet de société ». Car seul le tourisme peut
faire entrer le Maroc de plain-pied dans la modernité et la
mondialisation, l’ancrer à l’Europe et lui permettre
de doubler son PIB, annulant ainsi et enfin ses retards sociaux.
Accord-cadre. Tout commence en 1998, lorsque Ben
Amour est porté à la tête de la
Fédération du tourisme de la Confédération
générale des entreprises marocaines (CGEM). Avec
l’appui de ses pairs, il creuse son sillon. Première
étape en juin 2000 : un contrat-programme présenté
à l’État, fixant le diagnostic et
l’état des lieux du secteur, analysant la concurrence sur
le pourtour méditerranéen, identifiant les cas et les
raisons des succès, définissant les solutions à
apporter et les mesures à prendre. L’administration adopte
ce diagnostic, qui, en seconde étape, est transformé en
accord-cadre, signé avec le gouvernement. Il fixe les
responsabilités des professionnels et des administrations, en
vue d’une nouvelle politique du tourisme, fondée sur les
objectifs suivants : accueillir 10 millions de touristes à
l’horizon 2010 en triplant la capacité
hôtelière, en construisant 160 000 lits et en
rénovant 30 000 des 80 000 lits existants. L’accent est
mis sur l’édification de 6 zones balnéaires sur le
pourtour maritime du Maroc. Priorité est donnée au grand
Sud autour d’Agadir, pour allier la mer et le désert,
effort qui représentera les 3/4 des constructions
hôtelières envisagées.
Mais un tel programme nécessite des
infrastructures adéquates, un financement approprié, des
moyens de transport, l’accompagnement des loisirs et de
l’animation et, surtout, le grand défi, la formation de
quelque 72 000 professionnels dans les années à venir.
Franchissant tous les obstacles, Ben Amour et ses collègues
parviennent à intéresser les grands groupes
internationaux, à obtenir l’appui de la Banque
internationale pour la reconstruction et le développement, et
à arracher un engagement ferme de l’État marocain,
qui s’est exprimé dans un accord d’application,
signé en octobre 2001. Ce dernier s’attaque à tous
les blocages diagnostiqués. Ainsi du foncier : la
majorité des terrains urbains et ruraux au Maroc, explique
Mohamed ben Amour, relevaient d’un statut des terres
obsolète que seul l’État pouvait modifier.
C’est désormais chose faite. À Taghazout, au sud
d’Agadir, les travaux d’une nouvelle ville ont
commencé. À Marrakech, 120 puis 200 hectares ont
été dégagés et affectés au tourisme.
La première tranche a été vendue en un an, 17 hôtels,
des maisons d’hôtes y sont déjà
édifiés et le reste est en cours
d’aménagement. La fiscalité a été
harmonisée, simplifiée et allégée, selon le
principe des avantages accordés aux exportations, dont le
tourisme fait partie. Les banques, les sociétés
d’assurance sont en train de s’impliquer dans le
financement, avec l’aide des fonds royaux, et des caisses
spécialisées de l’État. La formation
professionnelle a été planifiée.
Campagnes de publicité. Par ailleurs, le
ciel marocain était bloqué par un monopole conjoint de la
Royal Air Maroc et d’Air France. Il est désormais ouvert
pour les charters, depuis l’année dernière. Pour
les liaisons régulières, la concurrence battra son plein
à partir de l’an prochain. Pour Ben Amour, qui supervise
le suivi de cette politique comme membre d’un comité de
pilotage stratégique, il reste à entamer de nouvelles
campagnes de publicité, fondées sur
l’efficacité au service de l’industrie touristique.
Et à accomplir les diverses étapes de cette œuvre
gigantesque qui doit être achevée dans sept ans – effort
que la Turquie pour sa part a pu mener à bien entre 1987 et
1997. « Nous avons débloqué en un an, dit Ben
Amour, légitimement fier, tout ce qui ne l’avait jamais
été pendant trente ans. »
En février 2003, il organise, comme
désormais tous les ans, des Assises nationales du tourisme
à Agadir, en présence de 1 300 congressistes et
invités du monde entier. Devant des investisseurs potentiels,
les professionnels du tourisme marocain font leur bilan, exposent leurs
projets et perspectives, avec un succès qui est salué.
Désormais, Mohamed ben Amour est confiant.
Le mouvement est lancé, la volonté politique est
là, il pourra se consacrer davantage à ses propres
affaires, faire évoluer son groupe, trouver des partenaires.
Six cent mille emplois. Au-delà du
tourisme, il dégage une vision de l’avenir du Maroc, avec
foi et optimisme, un pays attaché à ses traditions et
à ses identités multiples, qui s’inscrivent dans le
brassage mondial, ancré à l’Europe et à la
modernité. Ainsi, les 6 stations balnéaires qui vont
être construites, et prendront l’aspect d’autant de
villes nouvelles, serviront, dit-il, à décongestionner
l’axe Kénitra-El-Jadida, sur lequel se concentre les 3/4
de la population et de l’activité marocaine. Elles
redonneront vie à des régions éloignées, et
permettront de réaliser des infrastructures qui font encore
défaut. Ainsi, les 600 000 emplois nouveaux, directs et
indirects, que le tourisme marocain ambitionne de créer dans les
sept ans à venir, seront bienvenus pour la jeunesse marocaine
à la recherche de travail, de revenus et d’une vie
meilleure.
Pour Mohamed ben Amour, le tourisme est cette
activité miracle qui peut être le moteur du
développement du Maroc, une ressource valorisante contribuant
à la démocratie locale et nationale, comme dans
d’autres pays du pourtour méditerranéen. Mohamed
ben Amour rêve peut-être. Mais une partie de ses
rêves est déjà réalité.