Loin des principes de libération et de
démocratie affichés, la reconstruction de l’Irak
suscite de nombreuses prises de positions ; notamment, après que
Washington a tenu à révéler qu’elle a
d’ores et déjà attribué certains contrats
à ses entreprises, ne laissant à ses alliés que
les miettes. Une autre guerre ne fait aujourd’hui que commencer.
Par Samir SOBH
Première victime de la reconstruction de
l’Irak et des conflits d’intérêts au sein de
l’Administration américaine : Richard Perle,
président du Defense Policy Board, une commission du
ministère de la Défense. Contrairement aux informations,
cet archétype de l’idéologie extrémiste, ami
d’Israël et du Likoud, a été forcé par
les Texans de quitter les cercles rapprochés du pouvoir. Ce qui
montre que la guerre autour de la reconstruction de l’Irak a bel
et bien commencé. Ainsi, aucun puissant lobby industriel ou
financier aux États-Unis n’est prêt à faire
de cadeaux à quiconque, y compris à ceux qui servent
politiquement ses intérêts.
En dépit de la victoire quasi certaine sur
le régime de Saddam Hussein, les forces de la coalition risquent
de s’enliser dans les sables mouvants du pays des
rafidaïnes. Les tiraillements entre les grands joueurs de ce monde
vont remonter plus fortement à la surface dans les prochaines
semaines. Si les États-Unis maintiennent leur stratégie
visant à une mainmise totale sur les richesses naturelles de ce
pays et à répartir 90 % des contrats de reconstruction
entre leurs différentes entreprises, le bras de fer
politico-économique prendra alors une autre tournure. Pour
éviter le clash qui se profile à l’horizon, Tony
Blair et Dominique de Villepin tentent de jouer à nouveau la
carte de l’ONU. Ils n’hésitent pas à dire que
l’Irak ne sera pas « un Eldorado à se partager ».
Priorité aux Texans. En annonçant le
24 mars dernier l’attribution des premiers contrats de
reconstruction à deux entreprises américaines,
l’Administration Bush voulait apparemment tester la
réaction de la France, de l’Allemagne, de la Russie ou de
la Chine. Car, octroyer un contrat de 7 millions de dollars à
l’International Resources Group pour coordonner l’aide
huminataire et la remise en état des infrastructures
essentielles, et 4,8 millions à l’entreprise Stevedoring
Services of America (SSA) de Seattle, pour la remise en service et la
gestion du port d’Oum Kasr, ne représentent pas grand
chose dans le cadre de cette vaste opération de reconstruction.
Autre test : l’annonce de confier la reconstruction à
Kellog Brown & Root, filiale de Halliburton (qui avait à sa
tête Dick Cheney avant que celui-ci ne rejoigne la Maison
Blanche) ; ou encore : l’extinction et la remise en marche des
puits de pétrole irakiens en feu – pour lesquels on avait
prévu 489 millions de dollars, chiffre qui manque de
précision, voire de crédibilité. En effet,
après la révision de tous les plans militaires et
logistiques sur le terrain, les experts se méfient des
simulations et des chiffres publiés quotidiennement sur les
efforts de reconstruction.
Afin de déstasbiliser ses « concurrents
» au sein du Conseil de sécurité et de les
contraindre à dialoguer et d’atténuer leurs
critiques, l’Administration Bush a publié officieusement
ses projections quant à la reconstruction de l’Irak. Les
Américains affirment qu’ils n’attendront personne
pour la concrétiser seuls. Un constat qui n’est apparu
qu’après que de grandes entreprises américaines ont
déjà fait le forcing sur le terrain, menaçant
toute participation européenne. Preuve en est les
déclarations concordantes émanant en même temps de
plusieurs responsables américains. « Pour la
reconstruction de leur pays, les Irakiens libérés
n’auront pas besoin de l’aide de la France. Dans la mesure
où elle n’a pas adhéré au club, pourquoi
venir donc dîner chez lui ! », ironisent-ils. La
désignation du général à la retraite, Jay
Garner, ancien adjoint à l’état-major de
l’Armée de terre, au poste d’administrateur
provisoire de l’Irak, crée des remous au sein des
alliés des États-Unis, Britanniques en premier.
Parmi les 212 000 soldats engagés dans la
campagne militaire baptisée « Liberté de
l’Irak », figurent plus de 2 200 experts venus
d’importantes entreprises américaines. Issus de compagnies
pétrolières telles que Exxon Mobil, Chevron ou BP, ou de
groupes financiers comme Citigroup ou J.P Morgan, de géants de
l’industrie, General Electric, Boeing ou AT&T, ils ont pour
mission d’évaluer les besoins en matière de
reconstruction. Les Américains n’avaient pas une
idée précise sur cette dernière, mis à part
les schémas et les plans de mainmise et l’exploitation des
champs pétroliers… et probablement, la préparation
de la sortie de l’Irak de l’Opep. Parmi les autres
opérations de propagande visant à inquiéter les
« concurrents », Washington parle d’un appel
d’offres de 900 millions de dollars pour remettre en état
l’Irak, les systèmes d’approvisionnement en eau, les
réseaux routiers, les ports, les hôpitaux et les
écoles.
Du coup, les Britanniques, les Espagnols et les
Koweïtiens, ces deux derniers étant allés
très loin dans cette guerre espérant être
généreusement récompensés, craignent
d’être laissés pour compte. Les Irakiens, même
ceux avec lesquels Washington a l’intention de composer
après le changement de régime, ont fait savoir
qu’ils ne sont pas enclins à accorder la manne de leur
pays aux « comparses » ; et que les entreprises et les
cadres irakiens sont beaucoup plus compétents que ces « sous-traitants
de dernière heure », allusion faite plus
particulièrement aux Koweïtiens. Les chiffres
avancés concernant le coût de la reconstruction ne
reflètent donc pas la réalité. Avant le
début de cette guerre, certaines infrastuctures ont
été remises sur pied grâce aux revenus
générés par la vente du brut irakien dans le cadre
du programme onusien « Pétrole contre nourriture ».
Polémiques et méfiances. Selon des
sources de l’ONU, le réseau routier et les moyens de
transport ont été relativement bien remis en état
ces dernières années. Néanmois, il restait
beaucoup à faire. D’énormes chantiers devront
être mis sur les rails après la fin des hostilités.
Ce que les Américains s’apprêtent déjà
à faire. Le débat sur la reconstruction ne manquera pas
d’être acharné. Dans ce climat de complexité
et de méfiance, une polémique s’est
déjà engagée autour du financement de la
reconstruction par le biais des revenus pétroliers.
L’expert américain Dean Baker considère que les
recettes prévues ne suffiront pas à financer le
coût de cette reconstruction estimé par le Programme des
Nations unies pour le développement (PNUD) à 30 milliards
de dollars, sur trois ans. D’autant plus que ce pays va
être confronté à des problèmes
économiques majeurs : inflation, chômage, monnaie
surévaluée et relance des demandes d’indemnisations
venant de tout bord. L’Irak ne profitera aucunement de ses
revenus pétroliers. Autre sujet de polémique, les
sérieuses réserves émises par l’ONU
concernant le côté juridico-économique portant sur
la possibilité d’utilisation de ces revenus pour la
reconstruction. « L’administration américaine
n’est pas en position de prendre de tels engagements »,
précise Marc Mallock-Brown , directeur du programme du PNUD.
« Si Washington continue à se comporter de la même
façon, les contrats qui seront alloués feront
l’objet de plaintes déposées par les
sociétés concurrentes auprès des tribunaux
internationaux. »
Une partie de l’opposition, dont Issam
Chalabi, ancien ministre du Pétrole, rejette toute
ingérence étrangère dans la gestion du secteur
pétrolier. Aucun des futurs présumés leaders
irakiens – à l’exception d’Ahmed Jalabi, agent
des services américains – n’a oublié le sort
de l’ancien Premier ministre de l’époque de la
monarchie, Nouri al-Saïd, accusé d’être
l’homme des Britanniques, et lynché dans les rues de
Bagdad. Bien que les intérêts et les ambitions
pétrolières concordent entre l’Administration Bush
et les compagnies, ces dernières craignent la montée de
la vague anti-anglo-saxonne dans le monde arabe et musulman. Ces
sociétés ne veulent pas être montrées du
doigt. Un haut responsable de Shell, Philip Watts souligne : « Ce
n’est pas seulement l’incertitude actuelle, mais aussi le
risque d’incertitude à long terme et
l’hostilité à l’Occident de beaucoup de gens
dans le monde arabe qui m’inquiètent. »
Il est bon de rappeler qu’en vertu des
accords de Genève, les « forces d’occupation sont
autorisées à prendre des décisions relatives
uniquement à l’administration quotidienne ». Cela
dit, elle n’a pas le droit de modifier la Constitution du pays ou
encore de prendre des mesures sur le long terme. Traduction : une autre
guerre vient aujourd’hui de commencer…
A lire également dans le numéro 195 :
Moyen-Orient : un nouveau visage
Comment Washington compte refaçonner
la région moyen-orientale ? Arabies tente de saisir les enjeux
de l’après-guerre et les priorités que se sont
assignées les États-Unis.
Interview de Richard Perle :
« Le
monde arabe ne jouit pas des bienfaits de la démocratie »
Le président du Defense Policy Board
du Pentagone s’exprime sur la place des différents acteurs
dans la reconstruction de l’Irak et les relations de son pays,
les États-Unis, avec le monde arabe.
Médias : la
télévision se déchaîne
Il y a un avant et un après Al-Jazira,
la chaîne qatarie. Pour la première fois, les
téléspectateurs arabes sont témoins d’un
conflit dans la région – la guerre en Irak –, sans
qu’il soit déformé par la vision des médias
occidentaux.
Interview de J-P Charnay, directeur de
recherches au CNRS
Jean-Paul Charnay, directeur de recherches au
CNRS, fondateur et président du centre de philosophie
de la stratégie à la Sorbonne,
évoque les échecs politiques des sociétés
arabo-musulmanes.