Le chef du Pentagone livre sans fard ses vues
– et, parfois, laisse percer les projets de
l’Amérique – dans une dizaine de conférences
de presse et d’interviews accordées aux médias
occidentaux, depuis septembre 2001. Arabies en a tiré un petit
dictionnaire de 23 mots, clair et fort instructif…
Propos rassemblés par Sami JALKH et
Marc YARED
Donald Rumsfeld, ministre américain de la
Guerre – son titre officiel est « secrétaire
d’État à la Défense » – est sans
doute le personnage le plus puissant des États-Unis,
après le président Bush. Arabies s’est
intéressé très tôt – au lendemain
même du 11 septembre 2001 – à ce faucon qui
entraîne toute l’Administration américaine dans son
belliqueux sillage.
Or Donald Rumsfeld tranche sur la plupart de ses
collègues par sa pensée cohérente, son
volontarisme à tout crin et sa franchise brutale. Ses propos
reflètent les stratégies nouvelles de l’ultime
superpuissance. Arabies a donc passé au crible une dizaine de
conférences de presse et d’interviews accordées par
le maître du Pentagone à des journaux occidentaux et
à CNN, dès le 29 septembre 2001 et jusqu’à
la fin de février 2003.
Les passages les plus significatifs de ces
interventions ont permis de dresser le glossaire ci-après :
vingt-trois mots clés qui résument la doctrine Rumsfeld.
Afghanistan
« Pour la remise sur pied d’un
gouvernement, en Afghanistan, je donne mon accord pour toute formule
adéquate. Mais je ne veux pas rester dans ce pays. »…
« Quiconque pense qu’on peut mener une guerre antiseptique
se trompe. » (Conférence de presse du 23 novembre 2001).
« Les forces de la coalition ont
réalisé deux objectifs, en Afghanistan : les talibans ne
gouvernent plus le pays ; et Al-Qaïda n’utilise plus ce
territoire comme une base internationale efficace pour entraîner
les terroristes. Ce réseau n’a plus de sanctuaire. »
(Daily Telegraph, 25 février 2002).
Armes de destruction massive
« Aujourd’hui nous avons affaire
à des armes de destruction massive qui peuvent frapper les
sociétés libres et ouvertes beaucoup plus aisément
qu’autrefois ; la capacité mortifère de ces armes
est bien plus élevée. » (Daily Telegraph, 25 février
2002).
« Si nous devions attendre de
découvrir le pistolet fumant, inutile de dire qu’il serait
un peu tard… On aurait déjà subi une attaque aux
armes de destruction massive et on aurait couru le risque
d’enregistrer des dizaines de milliers de tués, au lieu de
quelques milliers. » (The Sunday Times, 21 septembre 2002).
« Certes, Saddam Hussein n’a pas
utilisé des armes de destruction massive pendant la guerre de
1991. Mais, cette fois-ci, son calcul pourrait être
différent, car son régime serait menacé. »
(Conférence de presse du 29 janvier 2003).
« Une étude de
l’université John Hopkins à Washington a
montré que l’introduction de quelques spores de la variole
dans seulement trois points des États-Unis se traduirait en
quelques mois par quelques millions de morts. » (Le Figaro, 10 février
2003).
Ben Laden
« Je ne sais pas si c’est
politiquement correct de le dire, mais je préfèrerais
avoir Ben Laden mort, plutôt que vif. »… « Il
est possible qu’on ne sache jamais si Ben Laden a
été tué lors d’un bombardement aérien
; la vie n’est pas parfaite ! » (Conférence de
presse du 23 novembre 2001).
« Ce serait merveilleux de le trouver, mais
le problème ne serait pas résolu. Il pourrait se rendre
demain, Al-Qaïda n’en continuerait pas moins à
fonctionner. »… « Les gens comme Ben Laden et le
mollah Omar se déplacent toutes les six, huit, dix ou douze
heures : pas parce qu’ils aiment voyager, mais pour survivre,
réchapper. » (Daily Telegraph, 25 février 2002).
Coalition proaméricaine
« Les missions déterminent les
coalitions, non l’inverse. Et on ne doit pas attendre de chaque
pays qu’il donne son agrément en tout lieu. Car alors,
autant dire adieu à toute velléité de leadership. »
(Daily Telegraph, 25 février 2002).
« Nous disposons d’une coalition de
plus de 90 pays – quelque chose comme la moitié des
nations du monde – dans la guerre globale contre le terrorisme.
C’est sans conteste la plus large coalition jamais
rassemblée dans l’histoire de
l’humanité… » « C’était
à la mode au début de la guerre globale contre le
terrorisme, comme c’est à la mode aujourd’hui
à propos de l’Irak, de suggérer que les
États-Unis agissent de manière unilatérale ; mais
c’est faux. Notre gouvernement s’est adressé
à des douzaines et des douzaines de pays, à travers le
monde, et un grand nombre ont accepté d’aider, d’une
manière ou d’une autre. » (The Sunday Times, 21 septembre
2002).
Corée du Nord
« Pourquoi la Corée du Nord est-elle
traitée différemment de l’Irak ? Parce que le
Président croit que tenter de traiter diplomatiquement le cas
nord-coréen est la bonne approche. Il reconnaît que la
République populaire de Chine et la Fédération
russe partagent des frontières avec la Corée du Nord et
exercent une influence sur elle. » (CNN International, 24 octobre
2002).
Europe
« La coalition bénéficie
d’un énorme soutien, parmi les populations d’Europe.
Ce sont très probablement les journaux, radio et
télévision qui véhiculent le désaccord et
assimilent abusivement à l’opinion européenne les
déclarations de certains politiciens. » (Daily Telegraph,
25 février 2002).
« Je suis ahuri que l’Europe semble si
peu s’intéresser aux droits de l’homme en Irak. »…
« J’ai entendu Joshka Fischer, le ministre allemand des
Affaires étrangères, affirmer dans son discours
qu’il faudra des décennies avant d’arriver à
une solution du problème afghan. Eh bien, je peux vous dire que
nous sommes en complet désaccord. » (Le Figaro, 10 février
2003).
« Jacques Chirac et Gerhard Schröder ?
Je n’ai aucune idée de ce qui pourrait convaincre
l’un ou l’autre de ces deux gentlemen. »…
« Quand quelqu’un en France ou quelqu’un en Allemagne
dit quelque chose, on en conclut que c’est l’Europe qui
s’exprime. »… « La Turquie a demandé aux
autres membres de l’Alliance atlantique de lui accorder des
moyens de protection en cas de guerre contre l’Irak. Certains
pays membres ont bloqué cette demande. Je pense que c’est
une honte. Ces pays seront jugés par leurs propres peuples et
par les autres membres de l’Alliance. » (Le Figaro, 10 février
2003).
Grande-Bretagne
« Qu’est-ce que je pense de la
présence de forces britanniques là-bas (en Afghanistan) ?
Eh bien, j’en suis ravi. Elles sont de premier choix : bien
entraînées, bien équipées, bien
dirigées. Elles font un travail superbe, partout où elles
sont engagées. »… « L’entraînement
des forces spéciales britanniques est semblable à celui
des forces spéciales américaines. Ces deux entités
travaillent très bien ensemble, se retrouvent dans de nombreux
sites à travers le monde. Cette cohabitation a été
extraordinaire. »… « (Pour en réchapper,
à Beyrouth) le seul endroit où nous avons pu trouver
refuge – mon épouse et moi – était
l’ambassade de Grande-Bretagne. Là nous avons attendu
l’hélicoptère qui nous a emmenés. »
(Daily Telegraph, 25 février 2002).
« Il n’y a pas de dirigeants au monde
qui aient été aussi francs et utiles que le Premier
ministre Blair et son gouvernement, dans la lutte globale contre le
terrorisme, depuis le premier jour. » (The Sunday Times, 21 septembre
2002).
Impérialisme US
« La victoire ultime survient quand toute
personne qui le veut peut accomplir ce que chacun d’entre nous
(Américains) a fait aujourd’hui : se lever ; envoyer ses
enfants à l’école ; sortir de son domicile, sans
peur ; s’arrêter sur un bas-côté, sans
craindre qu’une voiture piégée ne lui fonce dessus.
Gagner la guerre c’est rendre libre de s’exprimer, de
penser, d’agir, de se comporter… Bref, ce qui est en jeu
dans cette première guerre du XXIe siècle – comme
lors de la Guerre froide – n’est rien d’autre que
l’idéal américain. » (Conférence de
presse du 23 septembre 2001).
« L’Amérique n’a pas pour
habitude de menacer les peuples. D’autres pays le font. Mais nous
ne disons jamais : faites comme je veux, sinon gare à vous. »
(Le Figaro, 10 février 2003).
Irak, Irakiens
« L’Irak est beaucoup plus faible
qu’il ne l’était il y a dix ans. D’un autre
côté, la répression y est efficace. Il ne faut donc
pas rester sur la réserve et attendre que cet État
s’engage dans un important processus de réforme. »
(Daily Telegraph, 25 février 2002).
« C’est, chez eux, une tradition de
reculer, de s’abstenir de coopérer, jusqu’au moment
où ils pensent qu’il est de leur intérêt de
manifester de la bonne volonté… Mais pas pour très
longtemps. Ils sont toujours prêts à se rétracter. »…
« Le Congrès des États-Unis a voté en 1998
une loi intitulée “Acte de libération de
l’Irak”. Je crois que ce terme de libération est le
seul approprié, pour un système dictatorial,
répressif, vicieux. Le peuple irakien se sentirait de fait
libéré si ce régime disparaissait. »…
« Le peuple irakien est intelligent ; il aime la liberté
mais en est privé. Le nombre d’ Irakiens expatriés
à travers le monde qui a réalisé des choses
merveilleuses, des œuvres talentueuses, reflète
l’énergie et la vitalité de ce peuple. » (The
Sunday Times, 21 septembre 2002).
« Les Irakiens devront
s’écarter des chemins de la dictature pour que les
minorités ethniques et religieuses puissent, en toute confiance,
participer à la vie du pays. » (Le Figaro, 10 février
2003).
Iran
« En Iran comme en Irak – est-il
besoin de le dire ? – le peuple n’est pas libre, comme on
peut l’être en Grande-Bretagne ou aux États-Unis.
Mais, au moins, on sent qu’il y a des pressions exercées
par les femmes, par les jeunes, par des influences externes. Je
n’ai aucune idée de ce qui se produira en Iran, mais
c’est un pays différent de la Corée du Nord ou de
l’Irak dans la mesure où il pourrait s’y produire
quelques changements, au bout d’une certaine période. »
(Daily Telegraph, 25 février 2002).
Islam
« Les États-Unis n’ont pas
cessé d’aider les pays musulmans. Toute l’histoire
de l’Amérique a été fondée sur la
tolérance. » (Le Figaro, 10 février 2003).
Israël/Palestine
« J’ai été peu ou prou
impliqué dans le problème du Moyen-Orient depuis ses
débuts dans les années cinquante et soixante – en
fait, dès les années quarante –
jusqu’à ce jour. Et ce problème n’a toujours
pas été résolu. Est-ce que je m’attends
qu’il soit résolu dans les quinze prochaines minutes ?
Non. Le reste du monde doit-il s’arrêter de tourner
jusqu’à ce qu’une solution à ce
problème soit trouvée ?… De merveilleuses
personnalités s’y sont penchées. Heureusement,
Anouar el-Sadate et Menahem Begin se sont entendus et ont
réalisé une avancée importante. Le
président Clinton a été près de conclure,
mais Yasser Arafat a tourné le dos à un arrangement avec
Israël qui était imminent. » (CNN International, 24 octobre
2002).
« On se trompe lourdement quand on croit
qu’il suffirait de prendre les Israéliens et les
Palestiniens par la peau du cou pour les forcer à accepter un
arrangement. » (Le Figaro, 10 février 2003).
Liban (guerre du)
« Le collègue qui m’a sorti de
là est le brigadier général Carl Steiner, alors
chef de nos forces spéciales. Il m’accompagnait pendant
une partie de mon voyage. Nous avions été pris au
piège à Beyrouth pendant trois ou quatre jours : on
bombardait la maison où nous nous trouvions. Alors, nous nous
sommes précipités dans la voiture et il y a eu cette
folle course. Mon épouse, qui m’accompagnait tout au long
de ce périple, a pris de la Dramamine. » (Daily Telegraph,
25 février 2002).
Logistique
« Nous avons parachuté des selles,
des brides et de l’avoine, mais pas des chevaux… Nous avons
décidé de ne pas le faire. Non que je sois politiquement
correct ; mais j’aime les chevaux. » (Conférence de
presse du 23 novembre 2001).
ONU
« Mon impression est que le Président
ne se serait pas présenté aux Nations unies, ne s’y
serait pas exprimé, s’il n’était convaincu
que c’était une bonne chose, que nous y avons beaucoup
d’amis qui partagent nos inquiétudes à propos de la
situation en Irak. Il est soucieux de voir les membres du Conseil de
sécurité, bien sûr, mais aussi les autres pays
membres de l’ONU travailler de concert. » (The Sunday
Times, 21 septembre 2002).
Pentagone
« Nous devons continuer à transformer
cet immeuble et cette institution. Sinon, nous ne serons pas en mesure
d’agir conformément aux nécessités du XXIe siècle.
»… « Il m’est arrivé de recevoir de
collaborateurs, militaires ou civils, un travail qui ne m’a pas
vraiment convaincu. J’en ai fait la remarque. Certaines fois,
j’ai renvoyé six ou sept fois leur copie aux auteurs.
Pourquoi ? Parce qu’il est de la plus haute importance que nous
nous acquittions bien de notre tâche. »… « La
Constitution stipule que ce Département
(c’est-à-dire le ministère de la Défense)
soit contrôlé par un civil. Je suis un civil. Et si nous
avons beaucoup accompli, ces deux dernières années, ce
n’est pas en nous bouchant les oreilles et en espérant que
tout le monde nage dans l’euphorie. » (Conférence de
presse du 29 janvier 2003).
Pétrole
« Soutenir que les Américains
cherchent à contrôler les ressources
pétrolières de l’Irak est totalement absurde. Les
pays qui ont du pétrole cherchent en tout cas à le
vendre. S’ils disent non à un consommateur, celui-ci ira
chez un autre fournisseur. » (Le Figaro, 10 février 2003).
Prisonniers « terroristes »
« Que pensez-vous de la manière dont
nous traitons les détenus dans la baie de Guantanamo ? Peut-on
les traiter mieux que nous le faisons ? »… « Certes,
ils pourraient se voir infliger la peine de mort »… «
Si nous renvoyons ces prisonniers dans leurs pays d’origine, nous
aimerions savoir quelles informations supplémentaires ces pays
pourraient récolter. » (Daily Telegraph, 25 février
2002).
« Quand les commissions militaires qui
doivent être créées, d’après un
décret signé par le Président, verront-elles le
jour ? Je ne le sais. C’est au Président que revient la
prérogative d’assigner des prévenus devant ces
commissions, et il ne l’a pas encore fait. »… «
Ces combattants manifestement illégaux sont traités
humainement ; ils sont bien nourris et bénéficient
d’un excellent suivi médical. Le comité
international de la Croix-Rouge est là en permanence, pour
observer ce qui se passe. »… « Pour le moment, notre
but n’est pas de les punir ou de les traduire devant une
juridiction ; le plus important est de les extraire des lieux publics
et du champ de bataille ; en second lieu, nous devons les interroger,
rassembler les informations qu’ils nous livrent pour
prévenir d’autres attentats terroristes. » (The
Sunday Times, 21 septembre 2002).
Risques
« (en cas de guerre avec l’Irak) Nous
avons des inquiétudes concernant des pays voisins, qui
pourraient être attaqués, des inquiétudes aussi
concernant l’utilisation d’armes de destruction massive
contre ces États ou contre nos forces, en Irak même ou
dans les pays voisins. Nous nous soucions également de
problèmes d’environnement, à la lumière de
la destruction des champs pétroliers koweïtiens à
laquelle Saddam Hussein s’était livré. Et puis, on
ne peut pas savoir si la guerre va durer quatre jours, quatre semaines
ou quatre mois. » (Conférence de presse du 29 janvier
2003).
« Dans cette guerre des ombres, il ne peut y
avoir de certitude qu’après l’attaque. En somme, il
faut que la catastrophe se produise pour que le monde finisse par se
laisser convaincre. » (Le Figaro, 10 février 2003).
Saddam Hussein
« C’était en 1983. À la
demande du président Reagan et du secrétaire
d’État George Shultz, j’ai été
envoyé au Moyen-Orient, peu après que nous eûmes
perdu 241 marines à Beyrouth, au Liban. Un des
éléments de ma mission a consisté à visiter
l’Irak – alors engagé dans un conflit avec
l’Iran –, notre intérêt étant
d’équilibrer les forces entre ces deux pays et de
compliquer la vie à la Syrie. J’ai donc eu une bonne
réunion avec Saddam Hussein. C’est manifestement un
rescapé. C’est un dur. » (CNN International, 24 octobre
2002).
« Il faut que Saddam disparaisse. Or je
préfère qu’il parte de lui-même avec sa
famille et quelques amis proches. Il lui suffit de trouver un pays qui
lui promette de ne pas l’expulser. » (Le Figaro, 10 février
2003).
Stratégie
« Nous sommes tellement conditionnés
à penser qu’une campagne militaire se traduit par des
missiles de croisière et par des images
télévisées d’avions larguant des
bombes… Tout cela est faux. Cette guerre est totalement
différente. Nous avons besoin d’un nouveau vocabulaire. »
(Conférence de presse, en octobre 2001).
« Il faut assécher les
marécages dans lesquels s’épanouissent les
terroristes. »… « Le monde affronte une guerre
d’un type nouveau, qui implique l’utilisation en
priorité des forces spéciales. » (Conférence
de presse du 23 septembre 2001).